Privé de cadres, concurrencé par Éric Zemmour, Nicolas Dupont-Aignan est dans une mauvaise passe. Pour tenter de continuer à exister politiquement, il a tenté, en vain, de séduire l’électorat complotiste. Sa survie pourrait venir de son ancienne famille politique…

Si Debout la France, parti de Nicolas Dupont-Aignan, était une entreprise, les spécialistes de l’économie ou du marketing pourraient la qualifier de la manière suivante : présente sur un marché de niche, elle décline à la suite d’erreurs de management et de la concurrence d’un nouveau venu qui empiète sur ses plates-bandes. Pour se redresser, elle tente de se positionner sur un créneau peu porteur et déjà occupé. Mais pourrait être maintenue à flot par une ennemie bienveillante : Valérie Pécresse.

Du gaullisme social à la droite de la droite

Lorsqu’il lance sa propre boutique, initialement baptisée Debout la République (DLR) en 2008, Nicolas Dupont-Aignan joue la carte du gaullisme social. Un virage logique pour l’énarque député de la huitième circonscription de l’Essonne depuis 1997 sous la bannière du RPR puis de l’UMP. C’est lors du début du mandat de Nicolas Sarkozy qu’il s’écarte officiellement du grand parti de droite accusé, notamment, de mener une politique étrangère trop pro-américaine et de ratifier le Traité simplifié, version revisitée du projet rejeté par référendum en 2004. Cette rupture le conduit à se présenter lui-même à deux élections présidentielles contre sa famille d’origine à laquelle il doit beaucoup. Lors de sa première tentative, en 2012, il réunit autour de son nom 1,79 % des suffrages. Cinq années plus tard, son parti renommé entretemps Debout la France (DLF) progresse mais échoue de peu sous la barre des 5 %, score nécessaire au remboursement des frais de campagne.

Dans l’entre-deux-tours, il est le seul candidat à appeler à voter pour Marine Le Pen, brisant par là même une digue jamais rompue. Son rêve ? Mettre en place une grande union des droites qui regrouperait l’électorat populaire frontiste, l’aile droite plutôt bourgeoise et âgée de LR ainsi que la droite hors les murs. Le député s’imagine en architecte et figure centrale d’une recomposition jusqu’alors taboue dans le paysage politique. La ligne chiraquienne établissant un cordon sanitaire autour de l’extrême droite était alors partagée par quasiment toute la droite, du moins officiellement.

Éric Zemmour, un concurrent encombrant

Puis, patatras, la candidature d’Éric Zemmour rebat toutes les cartes. En se positionnant comme le candidat "de l’union de la droite du RN jusqu’à LR", l’ancien journaliste taille des croupières à Nicolas Dupont-Aignan. "En 2017, l’électorat de DLF était constitué d’électeurs plutôt âgés et bourgeois", explique Jean-Yves Dormagen, fondateur de l’institut Cluster 17 qui se distingue en classant les électeurs en "clusters", soit des catégories qui permettent de mieux comprendre les idéologies des Français. Selon lui, lors de la précédente présidentielle," "Nicolas Dupont-Aignan obtenait ses meilleurs scores dans les clusters suivants : les identitaires, les conservateurs, les socio-patriotes. Désormais, ce public-là se tourne vers Éric Zemmour." Ce qui marginalise le double candidat qui "n’est plus du tout au centre de l’union de la droite". Sans cadres, sans nouvelles recrues, en perte de dynamique, Nicolas Dupont-Aignan rêve d’une troisième candidature. Les choses semblent mal engagées puisque, comme l’observe le sondeur, "dans toutes les études d’opinion, il est encalminé entre 1,5 % et 2,5 %. Dans le meilleur des scénarios, il semble avoir perdu la moitié de ses électeurs en cinq ans." D’où l’urgence de trouver un électorat de substitution…

L'électorat de Dupont-Aignan est plus "Reconquête compatible" que LR compatible. Une aubaine pour Valérie Pécresse

Le créneau anti-passe sanitaire

Pour essayer de se replacer, Nicolas Dupont-Aignan tente depuis quelque temps une nouvelle approche en cherchant à incarner la lutte contre le passe sanitaire puis le passe vaccinal, quitte à draguer l’électorat complotiste. Il a notamment arpenté le pavé lors des manifestations anti-vax de cet été. L’occasion pour le député de l’Essonne d’appeler les Français à la désobéissance civile : "Il faudra aller dans les restaurants qui ne contrôlent pas (…) il faudra faire comme le gouvernement : la carotte et le bâton. Donner la carotte à ceux qui résistent et le bâton à ceux qui collaborent." Une stratégie peu habile. Dans les cortèges, il est apparu à la remorque de Florian Philippot qui, même s’il est encore plus petit que lui, avait déjà "préempté" le créneau, grâce à un activisme redoutable sur les réseaux sociaux. L’ancien frontiste dispose notamment d’une chaîne YouTube de 300 000 abonnés et d’une chaîne Facebook de 229  000 abonnés. Une force de frappe considérable par rapport à son poids politique. Si ces chiffres sont importants, ils ne concernent qu’une minorité radicalisée qui ne correspond pas du tout à la base électorale du président de Debout la France.

Cette stratégie l’a encore plus affaibli, affirme Jean-Yves Dormagen : "L’électorat de Nicolas Dupont-Aignan est plutôt légaliste, attaché à l’ordre et à la discipline. Son positionnement vis-à-vis de la crise sanitaire a troublé son image et son électorat." Lequel semble plutôt se tourner vers Éric Zemmour, voire Marine Le Pen ou Valérie Pécresse restés plus modérés sur la question de la crise sanitaire. Privé d’électeurs, mais aussi de militants et d’élus, "ringardisé" par un nouveau concurrent, il pourrait même ne pas être présent sur la ligne de départ du premier tour. Une déconvenue terrible pour celui qui était passé de 634 000 voix à 1 700 000 entre 2012 et 2017. Si Debout la France était une entreprise, on peut sans sourciller affirmer qu’elle s’approche dangereusement de la faillite. Mais il existe une planche de salut inattendue à laquelle il pourrait se raccrocher : Valérie Pécresse.

"Plus Valérie Pécresse creuse l'écart avec Eric Zemmour, plus elle incarnera le vote utile à droite. Nicolas Dupont-Aignan peut l'aider à cela"

Le coup de pouce de LR

Fin janvier, malgré un tour de France des maires, le candidat souverainiste a besoin de parrainages pour être officiellement candidat. Et il est possible que LR l’aide dans la dernière ligne droite. Pas par simple altruisme bien entendu, la clé de ce revirement se trouvant plutôt dans des calculs d’apothicaires. La qualification pour le second tour pourrait se jouer dans un mouchoir de poche entre Marine Le Pen, Éric Zemmour et Valérie Pécresse. "La candidate LR a besoin d’affaiblir un maximum le créateur de Reconquête et les électeurs de Debout la France se reportent plutôt vers lui. Candidat, Nicolas Dupont-Aignan avantagerait Valérie Pécresse." Qui pourrait donc, dans une stratégie de coup de billard à trois bandes, l’aider dans sa candidature.

Plus l’écart entre Éric Zemmour et la présidente de la région Ile-de-France est fort, plus cette dernière incarnera le vote utile dans la dernière ligne droite de la campagne. Un indiscret de Valeurs actuelles, média bien informé sur les guerres picrocholines de la droite, affirme, par l’entremise d’un ancien cadre de DLF, que Nicolas Dupont-Aignan aurait "passé un accord avec Les Républicains. Il maintient sa candidature pour ne pas donner deux points à Zemmour. En échange, LR lui laisse sa circonscription de Yerres en ne présentant pas de candidat aux prochaines législatives." Intox ou réalité ? Pour l’instant la seconde théorie semble la plus vraisemblable. D’ailleurs, une décision de la Commission nationale d’investiture des Républicains, en date du 17 novembre, apporte une information éclairante. LR n’a investi aucun candidat dans la huitième circonscription de l’Essonne, celle de Nicolas Dupont-Aignan. L’ennemi de mon ennemi est mon ami, c’est bien connu !

Lucas Jakubowicz

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