Olivier Perrin a rejoint Arthur Hunt, cabinet de conseil en management et ressources humaines, comme directeur général du groupe et leader d’un nouveau pôle consacré aux activités de stratégie et transformation pour les secteurs énergies et industries. Fort de 30 ans d’expérience, il décrypte les enjeux de la transition énergétique.
Olivier Perrin (Arthur Hunt) : "La corrélation entre hausse du PIB et hausse des GES n'est plus valide dans certains pays"
Décideurs. Quel est le périmètre de vos missions au sein du cabinet ?
Olivier Perrin. Mon rôle chez Arthur Hunt, que j’ai rejoint en novembre 2025, est double : directeur général du groupe pour poursuivre la croissance de nos différentes activités et leader d’un nouveau pôle consacré à la stratégie, avec un focus fort sur les secteurs énergies et industries. Les disciplines qui composent notre cabinet le rendent atypique, avec une obsession pour les résultats tangibles.
Auparavant, j’ai passé huit ans chez Monitor Deloitte, en charge du pôle énergie ressources industrie, et avant cela dix ans chez Schlumberger Business Consulting, entre autres. Ma carrière s’est principalement axée sur des sujets autour des énergies – fossiles, renouvelables et nucléaire – et les transformations des entreprises du secteur pour répondre aux besoins des marchés.
Comment analysez-vous le secteur énergétique en matière de talents et d’évolution ?
C’est un secteur qui nécessite beaucoup d’ingénieurs et de techniciens pour conduire la transition initiée depuis 2015, en considérant la COP21 comme impulsion mondiale. Au niveau international, la consommation d’énergie au sens large continue d’augmenter, alors qu’environ 800 millions de personnes n’ont pas encore accès à l’énergie, et entre 2 et 4 milliards ont un accès partiel et insuffisant. Les besoins sont donc colossaux pour donner accès à l’énergie à chaque être humain tout en luttant contre le réchauffement climatique et ses conséquences.
En Europe la situation est différente, avec des consommations stables, voire en léger déclin sur certaines consommations. Il n’y a pas encore de substitution entre les énergies mais plutôt une addition. Il est beaucoup plus difficile que prévu d’électrifier les usages avec des électrons bas carbone. Toutefois, dans plusieurs pays développés, il y a désormais une décorrélation entre la croissance du PIB et les émissions de GES. Auparavant, croissance et hausse des émissions allaient de pair : cette corrélation historique n’est plus valide aujourd’hui grâce à tous les efforts fournis dans certains pays, mais aussi à des décisions politiques.
La France a l’avantage considérable de son parc nucléaire. Quand il fonctionne correctement, nous avons des excédents significatifs d’électricité chaque année, ce qui nous permet d’exporter, notamment en Allemagne, qui a fait le choix du charbon, du gaz russe très bon marché et des renouvelables. L’accès au gaz russe étant beaucoup plus restreint, nos voisins achètent notre électricité nucléaire bas carbone. Un constat essentiel : la transition énergétique ne se décrète pas, elle nécessite des transformations longues – 15, 20, 25 ans au minimum – et très coûteuses.
Le dixième anniversaire de l’Accord de Paris a été fêté alors que la lutte contre le changement climatique subit un retour de bâton. Quels sont les projets qui résistent le mieux ?
Certains pays n’ont aucun intérêt à ne pas produire d’énergies fossiles, qui restent très abordables et incontestablement abondantes. Beaucoup n’ont pas encore accès à l’énergie : il est compliqué de leur dire qu’ils doivent rester dans cette situation ou passer directement aux énergies bas carbone, que nous ne savons pas encore généraliser. Ils répondent légitimement : « Vous avez émis pendant des années, nous démarrons, chacun a droit à sa part d’émissions de GES. »
La politique américaine actuelle favorise les énergies fossiles – gaz, pétrole et dans une moindre mesure le charbon –, dont les États-Unis sont fortement dotés et à des prix très compétitifs. La situation géopolitique renforce la position du gaz naturel liquéfié (LNG) américain à l’export, notamment vers l’Europe. Il y a eu une redistribution des cartes, la Russie étant sortie très lentement du jeu des pays occidentaux, ce qui a créé de très fortes tensions sur les prix en Europe. Les répercussions sur la compétitivité des industriels européens ont été très fortes. Cependant, de très nombreux projets de LNG vont commencer les livraisons sur la période 2028-2030, notamment en provenance des États-Unis, du Qatar et d’Australie, ce qui devrait faire baisser les prix et améliorer la situation européenne.
Côté chinois, une chose est claire : Pékin ne veut pas être dépendante. La Chine s’est lancée dans une course effrénée sur les renouvelables – elle dispose du foncier nécessaire et il n’y a pas de contestation – et a le plus important pipeline de projets nucléaires. Le pays se fournit auprès de la Russie et de l’Iran en bénéficiant d’une décote – 15 % à 35 % –, mais reste vigilant pour diversifier ses approvisionnements. Sur l’électrification automobile, la Chine a pris une avance considérable, car elle a démarré avant avec des moyens financiers et humains considérables et une stratégie d’intégration verticale très forte « de la mine à la voiture ». La volonté d’écraser les constructeurs européens est très clairement affichée.
La conclusion qui s’impose est que le gaz, compte tenu de sa disponibilité et de son prix, tient un rôle majeur dans la transition. Le « gas to power » doit absolument remplacer le « coal to power » dans toutes les économies émergentes et chez les très mauvais élèves des pays développés.
Quels sont les projets énergétiques les plus structurants pour l’indépendance du pays ?
L’EPR de Flamanville est emblématique, malgré les grandes difficultés rencontrées lors de la construction. Ce projet est très complexe de par son design et repose sur des équipes moins aguerries qu’auparavant, quand l’écosystème nucléaire français était capable de mettre plusieurs réacteurs en service par an. Il est absolument essentiel de reprendre la R&D sur les réacteurs à neutrons rapides pour boucler le cycle du combustible qui donnerait à la France un avantage considérable pour son indépendance énergétique et un leadership technologique mondial.
En revanche, notre pays est aujourd’hui nettement exportateur d’électricité bas carbone, avec un parc installé très fiable dont il est possible de rallonger la durée de vie : de 40 à 60 ans, voire 80 – les exploitants et le régulateur américains parlent même de 100 ans. Le carénage, soit l’ensemble des opérations de maintenance lourde et de modernisation permettant de prolonger la vie des centrales nucléaires, est un véritable enjeu de souveraineté.
L’impact des renouvelables sur la gestion du réseau et l’instabilité créée a été grandement sous-estimé. Multiplier les points d’injection intermittents représente un investissement colossal pour stabiliser le réseau. Il faut se poser la question : sachant que notre énergie est déjà bas carbone, avons-nous besoin d’autant de renouvelables intermittents en France ? Il faut faire le maximum pour électrifier les usages tout en acceptant que cela prenne beaucoup plus de temps que ce qu’ont prévu les technocrates et les politiciens.
Quelles devraient être les priorités d’investissement ?
En France, nous devons mettre tous nos efforts sur le bâtiment, l’agriculture et les transports, principalement routiers, sans oublier les réseaux électriques et les interconnexions. Pour d’autres zones géographiques à très forte densité de population comme l’Inde, le Pakistan, l’Indonésie ou l’Égypte, ce sont les logements et les bâtiments industriels et commerciaux, dont les besoins en climatisation sont vitaux.
Le transport lourd et longue distance représente aussi un vrai challenge de décarbonation. Nous ne maîtrisons pas toutes les technologies et les coûts sont considérables. Il a beaucoup été question de l’hydrogène vert ces dernières années. La réalité est que seulement 3 à 5 % des projets passent les décisions finales d’investissement. Il convient donc de flécher les investissements sur les besoins des cimenteries, des raffineries, de la sidérurgie sur la prochaine décennie. Nous avons besoin d’un marché du prix du carbone efficace et fluide, a minima sur le marché européen !
Pour les émissions difficiles à réduire, la capture de carbone présente de très nombreux avantages. Les zones de forte concentration d’émissions doivent capturer collectivement, transporter et stocker offshore, ce qui aura une meilleure acceptabilité sociale. Il serait totalement aberrant de se priver d’une technologie maîtrisée et efficace. Enfin, il est absolument impératif d’éradiquer les fuites de méthane sur toutes les installations industrielles dans le monde entier, car les technologies pour les repérer sont maintenant très efficaces et accessibles.
Propos recueillis par Alexandre Hervaud
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