Entrepreneur du photovoltaïque depuis 30 ans, Pierre-Emmanuel Martin porte avec Carbon le pari de la réindustrialisation solaire européenne. À Fos-sur-Mer, sa future gigafactory vise 5 GWc de capacité annuelle dès 2028. Entre opportunité géopolitique et défi chinois, il décrypte sa stratégie.
Pierre-Emmanuel Martin (Carbon) : "Si la France veut reconstruire des verticales industrielles, elle doit miser sur l'électricité"
Décideurs. Quelle est la genèse du projet de gigafactory à Fos-sur-Mer ?
Pierre-Emmanuel Martin. J’évolue dans le secteur photovoltaïque français depuis trois décennies. J’ai débuté à la fin des années 1990 dans le solaire hors réseau – refuges, balises, sites isolés. À l’époque, la France était le principal marché mondial grâce à sa géographie, notamment insulaire, qui rendait plus économique d’installer du solaire que de tirer des lignes électriques. Le pays bénéficiait d’un substrat technique et industriel très fort : de grandes avancées dans le domaine ont été faites par des Français, comme le professeur Michel Rodot. Dans ces années-là nous avions un marché, des institutions pour le financer, des acteurs industriels et scientifiques, des entrepreneurs : la France était leader du photovoltaïque moderne.
Mes associés et moi venons de cet écosystème, ainsi que de l’industrie électronique. Nous nous sommes rencontrés en 2020 lors d’une tentative de rachat de Photowatt, cet industriel français intégré qui fut longtemps leader mondial. Après le moratoire sur le photovoltaïque de 2010, Photowatt a été racheté par EDF, avant de péricliter. Le groupe ECM, producteur de matériaux semi-conducteurs, avait tenté de racheter Photowatt. Le cabinet de Laurent Wauquiez m’a sollicité au titre de mes activités syndicales régionales en Auvergne-Rhône-Alpes – j’avais fondé le syndicat Aura Digital Solaire.
La vente de Photowatt, désormais fermé, a échoué. En a découlé une réflexion avec Laurent Pellissier, PDG d’ECM, sur la renaissance de l’industrie photovoltaïque française. Notre postulat est que si la France veut reconstruire des verticales industrielles, elle doit miser sur l’électricité, son domaine d’excellence. Regardez les acteurs : EDF, Engie, Total, Schneider, Cegelec, Framatome, Legrand, RTE, Rexel, Sonepar… Ils représentent plusieurs dizaines de milliards d’euros de chiffre d’affaires. La France a plus de légitimité que la plupart des 27 pays membres de l’UE à se lancer dans l’aventure de l’industrie électrique.
La crise de l’énergie de 2022 a-t-elle confirmé votre intuition ?
Bien sûr. Post-Covid, tout a été déstabilisé. En 2022, la guerre en Ukraine accélère la réflexion. Le Green Deal devient le Clean Industrial Act, et sur certaines verticales – les énergies, les clean techs, le photovoltaïque – l’Europe décide de se réarmer. L’enjeu, c’est la souveraineté. Le Net Zero Industry Act fixe un objectif : l’Europe doit produire 40 % des panneaux solaires qu’elle doit installer d’ici à 2030. En regardant les installations de 2022 et en faisant des projections, cela représente 30 à 40 gigawatts, soit un marché énorme de 8 à 10 milliards d’euros de « Made in Europe ».
Vouloir concurrencer la Chine, qui domine le marché, est-ce vraiment réaliste ?
Tout connaisseur de l’industrie solaire chinoise sait à quel point la France lui a servi de modèle. Photowatt était un producteur intégré : du silicium jusqu’au panneau fini, en passant par la cristallisation, le découpage et la chimie de la cellule, l’entreprise maîtrisait tout. Les CEO des grandes entreprises chinoises sont pour la plupart passés par Photowatt dans les années 1980-90 – il y avait énormément d’étudiants chinois stagiaires en France. Aujourd’hui, les cinq premiers fabricants chinois maîtrisent cette chaîne intégrée. Cela génère des économies d’échelle évidentes et de captation de la valeur. Une usine intégrée de quelques gigawatts permet d’atteindre un prix de revient intéressant – avec un coût du travail négligeable, car tout est automatisé.
En Europe, une fois amorti le coût du rééquipement – car il faut recréer une usine et mobiliser du capital – nous sommes capables de sortir quelque chose de compétitif sur de grandes usines intégrées de quelques gigawatts, du polysilicium au module.
Après avoir inspiré la Chine, la France doit donc à son tour la prendre pour modèle ?
Exactement. La Chine s’est dit qu’il fallait que son industrie soit intégrée pour qu’elle puisse garantir son autonomie. Pour être compétitifs, il faut être intégrés – c’est aussi notre thèse. Nous visons directement 5 gigawatts, soit 15 % du futur marché européen de 30 gigawatts. C’est une taille critique qui permet de s’associer, de se développer, et de conquérir une bonne part du marché européen. Une fois amortis nos premiers actifs de production, nous proposerons des panneaux compétitifs dans des marchés ou juridictions où les acteurs ne travaillent pas forcément avec les Chinois.
Maintenez-vous l’objectif de 10 millions de panneaux par an ?
Oui, 5 gigawatts représentent 10 millions de panneaux par an, soit 1,4 térawattheure d’électricité consommée et des millions de mètres cubes d’eau. Les volumes sont énormes : 500 000 tonnes entrées-sorties. D’où le troisième élément de compétitivité : il nous faut un espace de 40-50 hectares près d’un port. La logistique est intégrée dès le départ à notre stratégie. Le choix de Fos-sur-Mer, près de Marseille, s’est imposé facilement.
Quel est le montant total de l’investissement et quelle est la part de l’aide publique ?
Globalement, le projet représente 1,5 milliard d’euros : 1,2 milliard d’investissements, 100 millions de frais de développement et 200 millions de besoins en fonds de roulement (BFR). Les investissements comprennent l’usine, les utilités, les équipements, et le ramp-up – la montée en charge de l’outil industriel avec ses essais. Le financement combine equity et dette, complété par environ 400 millions de subventions directes en capex. Aujourd’hui, nous avons environ 250 millions acquis grâce à des engagements de l’État et de la région. Il reste à trouver des financements européens, mais l’Union ne donne pas facilement 50 millions à des start-up sans investisseurs solides à leurs côtés. Et nous ne sommes pas totalement isolés des problématiques budgétaires françaises…
Nous devons lever environ 1 milliard d’euros : 400 millions d’equity et 600 millions de dette. Pour cela, il faut un cadre réglementaire stable qui garantisse que notre production française ne sera pas écrasée par la production asiatique low cost. Cela implique des mécanismes de protection dérivés du Net Zero Industry Act et de l’Industrial Acceleration Act, en cours de validation et de transposition. Ce sont des mécanismes lents, car l’Europe, depuis le traité de Maastricht, est synonyme de libéralisation des capitaux et des marchandises. Se dire qu’il faut protéger notre industrie locale, c’est une révolution copernicienne !
Comment s’est passé le processus pour obtenir le statut de projet d’intérêt national majeur ?
Ça a été très fluide. Les planètes se sont alignées après l’invasion russe en Ukraine, qui a validé notre thèse. Tout est allé vite parce que nous avons bien travaillé et mis les moyens – près de 20 millions d’euros sur la table.
L’État s’est mis en ordre de bataille pour le permitting : moins de sept mois pour obtenir le permis de construire et pour l’autorisation environnementale d’exploitation sur un site de 45 hectares avec des enjeux naturalistes importants. Nous avons le raccordement aux utilities, plus deux autres sites : un pilote d’expérimentation et un centre de R&D. Ce projet nécessitait une impulsion « jupitérienne », mais tout est devenu compliqué en France depuis la dissolution de juin 2024. Là où tout nous était acquis, des décisions à la signature de Gabriel Attal n’ont jamais été signées. Nous avons rencontré des difficultés de continuité entre Michel Barnier et François Bayrou. Et à l’heure actuelle, la programmation pluriannuelle de l’énergie se fait toujours attendre, ce qui complique la projection de nos futurs clients.
Allez-vous mettre en place des partenariats avec des acteurs chinois ?
Je pense qu’il faut avoir des partenariats. Les acteurs chinois sont aujourd’hui en difficulté pour cause de surcapacité. L’Europe dit : « 60 % de mon marché restera ouvert mais 40 % sera “Made in Europe” ». Une entreprise chinoise a tout intérêt à se montrer coopérative avec la production européenne pour faciliter sa domination sur le marché ouvert, d’autant qu’il est ici question de panneaux premium, avec des prix plus élevés. En imposant des conditions qualitatives fortes en termes d’écoconception et de performance, l’Europe aide donc le marché chinois en surcapacité à s’assainir.
L’Union doit retrouver une forme de puissance, mais pas à n’importe quel prix. Misons sur de vrais transferts de technologies et une gouvernance qui reste européenne même avec des capitaux chinois. Beaucoup d’acteurs chinois sont intéressés par ce schéma : nous choisirons les partenaires proposant les meilleurs conditions.
Propos recueillis par Alexandre Hervaud
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