Envoyé spécial du président de la République pour l’India–Middle East–Europe Economic Corridor (IMEC), Gérard Mestrallet porte depuis deux ans la voix de la France dans le cadre de ce projet stratégique visant à relier l’Inde à l’Europe via le Moyen-Orient. L’ex-PDG d’Engie détaille les implications concrètes de ce couloir logistique pour les infrastructures françaises, et en particulier pour Marseille, sa porte d’entrée naturelle dans l’Hexagone.

DÉCIDEURS. Pourquoi avoir accepté de vous engager dans ce projet géopolitique et infrastructurel hors norme ?

Gérard Mestrallet. Le président m’a confié cette mission alors que je terminais un cycle de travail au Moyen-Orient. J’avais déjà une expérience importante des infrastructures énergétiques et logistiques dans la région. L’IMEC m’a immédiatement semblé structurant : il rapproche l’Inde de l’Europe, favorise la normalisation entre Israël et ses voisins arabes et offre une nouvelle route commerciale à un moment où les chaînes d’approvisionnement doivent gagner en sécurité.

Quels sont les principaux enjeux infrastructurels pour la France ?

Le point névralgique, c’est Marseille. Le port a des atouts considérables : position géographique, infrastructures gazières historiques, rôle clé dans le numérique avec seize câbles sous-marins et plus d’une cinquantaine de pays connectés d’ici à 2027. Si Marseille veut capter une partie significative des flux IMEC, il faudra que la ville accélère sa modernisation, notamment pour réduire les temps de chargement et de déchargement des conteneurs.

Les flux terrestres seront-ils tout aussi stratégiques ?

Absolument. L’IMEC ne peut fonctionner sans un hinterland performant. Aujourd’hui, trop de conteneurs quittent Marseille par camion, faute de capacité ferroviaire suffisante. Des ralentissements importants subsistent, notamment au niveau de Lyon. La dynamique IMEC pourrait relancer certains projets d’augmentation de capacité ou de contournement de ce point de blocage. SNCF Réseau et plusieurs opérateurs privés se sont déjà manifestés : ils voient très bien le potentiel de nouveaux corridors logistiques reliant la Méditerranée au nord de l’Europe ou même au Royaume-Uni. L’énergie constitue aussi un pilier du corridor.

Comment la France peut-elle en bénéficier ?

Marseille est déjà un hub énergétique historique et a les moyens de le rester à l’ère de l’hydrogène. Les pays partenaires – Inde, Arabie saoudite, Émirats – seront parmi les plus grands producteurs d’hydrogène vert. Celui-ci sera transporté sous forme d’ammoniac. Cela implique, pour Marseille, des infrastructures spécialisées : terminaux, stockages, unités de cracking, puis connexion au réseau de transport d’hydrogène. L’avantage, c’est que l’emprise foncière existe déjà grâce aux grandes infrastructures gazières ; cela évite des années d’expropriation.

IMEC

L’IMEC est-il conçu comme un axe d’entrée unique en Europe ?

Non, et c’est une évolution importante du projet. Au départ, Haïfa, en Israël, devait être le port d’arrivée central. Mais dépendre d’un seul point d’entrée est trop risqué : accidents, conflits, saturation… Désormais, nous concevons un réseau d’options. Pour l’Europe, les villes de Marseille, Trieste ou encore Thessalonique seront toutes des portes possibles. Ce n’est pas une compétition où le gagnant rafle tout : le marché arbitrera, selon la performance et la connectivité de chaque port. Cette approche aura également l’avantage de renforcer la résilience des flux de marchandises au niveau international.

Quels sont les investissements nécessaires pour que la France tire pleinement parti du corridor ?

L’IMEC représente près de 500 milliards de dollars d’investissements sur l’ensemble du tracé. En France, il ne s’agit pas de tout reconstruire, mais de moderniser. Le financement sera largement privé, notamment pour la flotte maritime, les ports ou les activités logistiques. Le programme Global Gateway européen pourra compléter ces investissements, tout comme la Banque mondiale sur certains segments. Le corridor, pour la France, doit être un accélérateur d’investissements, pas une charge budgétaire.

Quel est aujourd’hui le principal obstacle à lever ?

La situation au Proche-Orient ralentit mécaniquement la mise en œuvre. Un cessez-le-feu durable, voire un accord de paix à Gaza, serait un formidable accélérateur. L’IMEC peut devenir un projet « du jour d’après », capable d’irriguer en prospérité les territoires traversés, de l’Inde jusqu’à Marseille, en passant bien évidemment par le Moyen-Orient.

Quelles seront les prochaines grandes étapes ?

Réunir à nouveau les États signataires au niveau ministériel ou au niveau des chefs d’État. La France souhaite que cette réunion puisse avoir lieu en Arabie saoudite. L’année 2025 a constitué une véritable accélération : les groupes de travail techniques sont lancés, la gouvernance se structure. Nous entrons désormais dans une phase de concrétisation.

Propos recueillis par François Arias

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