Depuis 2023, Nicolas Petit est à la tête du groupe Face, spécialisé dans la solarisation et la rénovation des bâtiments professionnels. Alors que le secteur photovoltaïque s’oppose fermement à un projet d’arrêté visant à réduire les tarifs de rachat de l’électricité, le président du groupe – ex-cadre chez Vinci et fondateur d'Operene – partage sa vision stratégique.
Nicolas Petit (Face) : "le photovoltaïque va muter de la revente à l'autoconsommation"
Vous êtes président de Face depuis deux ans. Quels sont les principaux champs d’activité du groupe ?
Depuis sa création il y a 45 ans, le cœur du métier de Face est le traitement de l’enveloppe des bâtiments professionnels – industrie, logistique, commerce, activités tertiaires. Aujourd’hui positionné autour de la transition énergétique des bâtiments professionnels, le groupe intervient sur toutes les typologies de bâtiments, à l’exception du résidentiel et des édifices publics. Nous sommes leader sur notre marché avec 25 implantations sur le territoire français, 700 collaborateurs et 360 millions d’euros de chiffre d’affaires. Notre enjeu est d’accélérer notre développement sur la rénovation pour répondre aux besoins considérables du parc immobilier professionnel qui est aujourd’hui à un tournant : il faut mettre en place des dynamiques fortes de rénovation et de solarisation.
Quels sont les freins, notamment au niveau législatif, qui ralentissent cette dynamique ?
Aujourd’hui, il n’y a pas forcément de réglementation contraignante, mais il y a assurément un besoin de communication sur les bénéfices qu’il y a à coupler rénovation et solarisation. La majorité du parc de bâtiments professionnels français a été construite il y a plus de 30 ans, durant cette dynamique des années 80 et 90 qui a entraîné le développement de notre groupe, avec l’extension des villes via des parcs d’activités, des zones industrielles ou commerciales, etc. Désormais, les bâtiments de cette époque ont besoin d’être rénovés.
Trois dynamiques législatives sont de nature à soutenir ce mouvement. La première, c’est évidemment la loi APER, qui obligera, dès 2028, à solariser les bâtiments existants. Pour nous, cette mise en place n’a de sens qu’au moment d’une rénovation, donc il faut s’en préoccuper dès maintenant. Le décret tertiaire, qui vise à réaliser 60 % d’économie d’énergie dans les bâtiments tertiaires d’ici à 2050, constitue également l’occasion d’effectuer des rénovations. Enfin, la troisième dynamique à laquelle nous croyons, et pourtant Dieu sait qu’elle a fait couler de l’encre, c’est la Loi ZAN. Si l’artificialisation des sols est arrêtée et que nous renonçons à étendre les villes, c’est que nous considérons que le patrimoine actuel répond suffisamment aux besoins ; et si nous ne construisons plus, il faut nous atteler à rénover le parc immobilier.
Le projet d’arrêté qui entraînerait la refonte des tarifs du photovoltaïque a suscité une levée de boucliers du secteur. Vous concerne-t-il ?
Oui et non. Nous sommes concernés dans le sens où la majorité des centrales photovoltaïques installées sur la toiture des bâtiments professionnels sont dans les puissances visées par ce projet d’évolution des tarifs règlementés. En revanche, notre point de vue sur la question, c’est qu’in fine, il est toujours bénéfique de faire en sorte qu’un secteur économique soit moins dépendant des prix de rachat fixés et des subventions. Il est préférable qu’un marché puisse s’autosuffire avec une logique de l’offre et de la demande qui régule les prix.
Sur nos activités, nous sommes assez peu concernés par ce décret qui vise à supprimer les tarifs réglementés. Cela affecterait surtout ceux pour qui l’autoconsommation n’est pas possible, par exemple pour l’agrivoltaïque. La seule rentabilité des projets de construction de hangars agricoles solarisés est la revente de l’électricité puisqu’il n’y a pas de consommation.. Donc si les conditions se dégradent, cela va affecter le marché. L’autre secteur qui sera impacté, c’est le résidentiel particulier, qui était très soutenu par ce décret S21.
En résumé, les professionnels, à savoir votre clientèle, ne devraient pas craindre ce décret ?
Notre groupe intervient sur des bâtiments professionnels qui, tous à leur façon, consomment une grande quantité d’énergie propre – surtout dans le cas de l’industrie – mais nous travaillons aussi pour des commerces ayant des besoins de réfrigération. Cela va générer une mutation de notre marché de la revente vers plus d’autoconsommation, mais à l’heure actuelle nos clients ne remettent pas en question ce projet. D’ailleurs, en 2025, notre croissance est extrêmement forte, soutenue par notre activité en photovoltaïque qui a doublé par rapport à 2024. Gardons en tête que le surcout de solarisation d’un bâtiment existant qui autoconsomme est amorti en moins de 7 ans.
Tous les bâtiments professionnels sont-ils potentiellement concernés par la solarisation ?
Il y a un aspect à garder en tête en équipant un bâtiment en photovoltaïque, c’est celui du poids de l’installation de la centrale en toiture. Il est certes réduit – 17 kilos au mètre carré, en moyenne –, mais il doit être pris en compte. Sur du neuf, il n’y a aucun problème car tout est dimensionné en conséquence, mais sur un édifice existant, il faut bien sûr s’assurer que la charge supplémentaire puisse être supportée. Notre maîtrise des différents corps de métier et le développement de technologies propres nous permettent aujourd’hui d’envisager la solarisation d’à peu près 80 % du parc des bâtiments professionnels.
Solariser ce patrimoine, qui totalise une surface de 100 millions de mètres carrés potentiels, cela représenterait une capacité d’environ 16 GWc supplémentaire en France, alors que le pays vient de dépasser les 24 GWc de capacité photovoltaïque.
De la concurrence chinoise concernant le matériel en passant par les ambitions de l’Europe sur la transition énergétique, quel regard portez-vous sur l’évolution de l’écosystème à l’échelle internationale ?
Nous n’intervenons que sur le territoire métropolitain, donc je ne me prononcerai pas sur les législations extérieures. En revanche, il y a assurément un véritable enjeu de souveraineté. Le coût d’un panneau acheté en France est a minima 50 % plus élevé que celui d’un panneau made in China. L’actualité nous montre combien les échanges commerciaux internationaux pourraient être chahutés par des reconfigurations des équilibres diplomatiques et géopolitiques.
Il faut promouvoir et soutenir les filières qui peuvent florir en France. Je pense notamment à une structure française, Heliup, qui développe des panneaux photovoltaïques légers. C’est une start-up qui a été incubée au sein de l’Institut national de l’énergie solaire (Ines) du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives, et qui est en train de prendre son envol avec des technologies brevetées très intéressantes. Dans les années à venir, nous avons vocation à multiplier ce genre de partenariats pour être progressivement moins dépendant des usines chinoises, ce qui reste impossible à court terme.
En plus de cet exemple français, avez-vous en tête d’autres innovations prometteuses pour le secteur ?
Outre le développement des batteries performantes à même de garantir le stockage d’électricité et de favoriser ainsi l’autoconsommation, je pense au développement du “hors site” dans le domaine de la construction, avec la production en usine de différents éléments assemblés façon “plug and play” sur des chantiers dont le coût et la durée sont réduits. Les bâtiments professionnels ont du retard à rattraper dans ce type de construction, qui offre de vrais avantages pour des professionnels de l’enveloppe des bâtiments comme nous, forcément tributaires des conditions météorologiques qui peuvent créer d’importantes fluctuations dans le chiffre d’affaires. Tout ce qui permettra des installations plus rapides contribuera à un développement du marché.
Propos recueillis par Alexandre Hervaud
