Le plan d’actionnariat salarié du groupe pharmaceutique fête ses 20 ans. Déployé dans 14 pays, il s’adresse à tous les collaborateurs, ce qui lui permet d’être davantage adopté que les dispositifs similaires au sein des entreprises du SFB 120, où seuls 2 % des collaborateurs sont actionnaires. Retour sur ce dispositif avec Éric Ducournau, directeur général des Laboratoires Pierre Fabre.

Décideurs. Il y a vingt ans, les Laboratoires Pierre Fabre mettaient en place, sous l’impulsion de son fondateur, un plan d’actionnariat salarié nommé Ruscus. Quels étaient les objectifs poursuivis ?

Éric Ducournau. Monsieur Fabre voulait créer un système qui associerait les salariés au capital. À l’époque, il réfléchissait à sa succession patrimoniale et voulait aller au-delà des dispositifs d’intéressement qui associaient déjà les collaborateurs aux résultats de la société. Son objectif était double : d’une part, récompenser les salariés pour la réussite de l’entreprise, d’autre part, stabiliser le capital. Il a mis en place le plan Ruscus en 2005. Pour ce faire, il a auto-dilué son capital dans l’entreprise, puisqu’il en était le seul actionnaire. En outre, il a prévu de faire don à son décès – qui est advenu en 2013 – du capital de l’entreprise à la Fondation Pierre Fabre.

Le dispositif actuel d’actionnariat salarié existait-il déjà ?

Oui, les fonds communs de placement d’entreprise (FCPE) existaient déjà. C’est un dispositif propre à la France, qui reste peu connu en Europe. Initialement, Pierre Fabre s’était fixé un objectif de 10 % de salariés actionnaires. À titre de comparaison, les entreprises du SBF 120 sont en moyenne à 2 %, et ce, même si certaines ont mis ce dispositif en place depuis plus longtemps que nous. Au-dessus des 10 %, parmi les entreprises du CAC 40, on ne retrouve que trois groupes (Bouygues, Société générale et Vinci).

Votre groupe a-t-il réussi à atteindre son objectif ?

Aujourd’hui nous avons quasiment atteint notre objectif de 10 % de salariés actionnaires. Notre plan est ouvert à tous, pas uniquement aux cadres, contrairement à ce qui se pratique dans de nombreuses entreprises. Pour accompagner les collaborateurs de l’entreprise dans cette démarche, une centaine de salariés ont été formés par la direction financière pour qu’ils puissent expliquer à leurs collègues ce dispositif, les risques et les avantages. Enfin, même si nous ne sommes pas une société cotée – ce qui rend la démarche plus complexe –, nous avons fait l’effort de proposer le plan à l’international dès 2008. Il est aujourd’hui ouvert dans 14 pays. Le dispositif n’existe néanmoins pas aux États-Unis et en Chine, où sa pratique n’est pas autorisée.

"Pierre Fabre voulait permettre aux salariés d’être financièrement soutenus dans leurs projets de vie"

Comment avez-vous procédé ?

Nous avons commencé par les pays européens et choisi les territoires en fonction du nombre de salariés. Notre filiale mexicaine, dont le chiffre d’affaires est supérieur à 100 millions d’euros, a fait partie de ces pays, rejointe depuis par le Brésil en 2024 et l’an prochain par le Royaume-Uni. Bien qu’en dehors de la France les salariés ne bénéficient pas de la franchise fiscale sur les plus-values, le taux de salariés actionnaires atteint aujourd’hui les 80 %.

Qu’est-ce que cela change en tant que dirigeant d’avoir un actionnariat salarié important ?

Il y a deux principaux actionnaires : la Fondation Pierre Fabre, qui détient 86 % du capital. Il ne s’agit pas d’une fondation d’entreprise, mais d’une fondation reconnue d’utilité publique qui agit pour permettre aux populations d’Afrique et d’Asie du Sud-Est un meilleur accès aux médicaments et soins. De l’autre, nous avons des actionnaires privés que sont les salariés détenteurs des parts du FCPE. Ils connaissent très bien l’entreprise, car ils y travaillent. Le FCPE est représenté au conseil d’administration par un membre élu qui nous pose des questions et challenge le management. Ensuite, comme le voulait Monsieur Pierre Fabre, Ruscus permet aux salariés d’être financièrement soutenus dans leurs projets de vie. Il souhaitait que les salariés aux plus faibles revenus puissent avoir un an de salaire net. Aujourd’hui, c’est presque trois fois leur salaire net qui est mis de côté. Cela permet de financer les études des enfants ou une rénovation de maison. C’est très concret.

Le plan répond-il à des règles spécifiques ?

Pour acheter des actions, les salariés doivent avoir un contrat de travail avec l’entreprise. Le temps de détention des actions est celui fixé par la loi pour bénéficier de l’exonération fiscale, soit cinq ans. Des cas de déblocages anticipés sont prévus, comme pour les départs à la retraite, l’achat d’une résidence principale ou un événement majeur.

À quelle hauteur les collaborateurs sont-ils actionnaires aujourd’hui ? Ces chiffres ont-ils beaucoup évolué en dix ans ?

Aujourd’hui, les salariés détiennent 9,9 % du capital, contre 7,3 % il y a dix ans. En 2025, ils ont investi 22,4 millions d’euros, soit une moyenne de 3 991 euros par personne. L’entreprise a, quant à elle, versé 4,6 millions, soit 738 euros en moyenne par salarié. Pierre Fabre n’étant pas coté, un cabinet d’expertise comptable évalue annuellement, selon des critères prédéfinis, la valeur de la société et donc des titres.

Ce plan permet-il de retenir les talents ?

Avoir pour seuls actionnaires une fondation d’utilité publique et les salariés de l’entreprise permet de répondre aux questions que les nouvelles générations se posent sur le sens de leur travail. Cela étant, il convient de ne pas se leurrer, car par rapport à la détention d’actions dans une société tech, la possibilité de dégager une plus-value rapide est bien moindre lorsqu’on est actionnaire d’une société comme la nôtre. Néanmoins, on constate que le nombre de salariés souscrivant à des actions progresse d’année en année.

"Le plan permet de comprendre le fonctionnement d’une entreprise"

Comment doper l’actionnariat salarié en France ?

Le partage de la valeur est une philosophie qui remonte au général de Gaulle qui, par des ordonnances en 1967, a créé l’intéressement salarié. Le dispositif est efficace et compréhensible. Peut-être serait-il davantage adopté par les collaborateurs s’il n’y avait pas de charges sociales du tout ou si la durée de détention des titres passait sous la barre des cinq ans. Il y a encore dix ans, rester cinq ans dans une entreprise paraissait normal. Aujourd’hui cela peut sembler long aux yeux des jeunes générations. Certes, les salariés peuvent quitter l’entreprise quand ils veulent et continuer à bénéficier des titres, mais le fait que les jeunes ne sachent pas où ils seront dans quelques années, s’ils achèteront un appartement ou changeront de ville, ne facilite pas ce type de décisions d’investissement.

Les Français manquent de culture financière et peinent à investir pour leur retraite. Est-ce que l’information financière délivrée dans le cadre du plan vous donne l’impression que vos collaborateurs sont mieux équipés que les citoyens classiques sur ces questions ?

Oui. D’abord, le plan permet de comprendre le fonctionnement d’une entreprise. De nombreuses personnes, politiques compris, confondent le chiffre d’affaires et les résultats d’une entreprise, par exemple. Chez nous, cela n’est pas le cas. Ensuite, lorsque l’on fait un appel public à l’épargne, il est important de comprendre les risques. Les salariés posent de nombreuses questions sur le sujet, tout au long de l’année. Cela en fait des investisseurs responsables. Par ailleurs, légalement, ils peuvent aussi empocher directement la somme abondée par Pierre Fabre (mais sans bénéficier des avantages fiscaux) ou l’investir dans d’autres placements qui leur sont proposés par BNP Paribas, notre banque partenaire sur ce programme. Ce qui leur permet de rentrer dans une démarche de retraite par capitalisation, qu’ils misent sur le plan Ruscus ou non.

Propos recueillis par Olivia Vignaud

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