En fin de semaine dernière, l’Autorité des marchés financiers a suivi l’avis de la cour d’appel de Paris. Elle a demandé au groupe Bolloré d’organiser une offre publique sur Vivendi, groupe qui a fait l’objet d’une scission en décembre 2024. Un changement de cap que le régulateur explique par le fait que Bolloré contrôle Vivendi, contrairement à ce qu’affirme le groupe du milliardaire. Cette décision ouvre la voie à une indemnisation des investisseurs. Cette victoire, qui reste à confirmer en Cour de cassation, est attribuable au fonds Ciam, actionnaire de Vivendi, à l’origine de la bataille. Antoine Boulay, fondateur de Bien Commun Advisory, cabinet de conseil en stratégie de communication qui a accompagné Ciam, revient sur le rôle de l'influence dans ce dossier.
Antoine Boulay (Bien Commun Advisory) : "La démocratie actionnariale est la condition de la performance et de l’attractivité d’une place boursière"
Décideurs. Qu’est-ce qu’un actionnaire activiste ? Dans le cas de la bataille contre Bolloré, Ciam peut-il être considéré comme tel ?
Antoine Boulay. La vision française, celle du capitalisme rhénan en fait, considère les ‘’activistes’’ comme des actionnaires minoritaires qui prennent des positions pour augmenter leurs profits, quitte à ce qu’elles ne soient pas bonnes pour l’entreprise. Dans la bataille qui oppose Ciam à Bolloré, c’est le contraire : le fonds agit pour créer de la valeur et garantir le respect des intérêts de tous.
Quel est le rôle de la communication d’influence dans ce contexte ?
Le rôle de la communication d’influence dans ce type de situation est de rétablir un équilibre narratif. Vivendi était contrôlé par Bolloré, avec des participations par étage. L’objectif de la cotation à Londres, Amsterdam et sur Euronext Growth était de renforcer ce contrôle sous couvert de lutter contre la décote de holding : les analystes ont du mal à analyser en même temps trois activités différentes et cela pesait sur le cours. Mais la cotation dans ces places inadaptées allait créer, comme on le voit aujourd’hui, une autre forme de décote. Il fallait donc sortir du narratif porté par le management pour en proposer un plus proche de la réalité.
Est-ce que l’influence a joué un rôle dans les décisions de la cour d’appel et de l’AMF ?
La campagne a été un succès. Même si cela n’a pas convaincu les actionnaires, l’assemblée générale étant verrouillée de fait, il y a aujourd’hui un consensus de place pour dire que l’opération n’est pas favorable aux investisseurs. Cela veut dire que les proxys (qui conseillent les actionnaires sur leurs votes, notamment les actionnaires individuels) et les régulateurs ne peuvent plus rester imperméables face à la situation, comme certains ont pu l’être par conformisme, par manque d’analyse ou par inhibition. En ce qui concerne la décision de justice, celle-ci appartient au juge. Mais nous avons créé une atmosphère qui a rendu possible cette décision et l’AMF s’en est trouvée désinhibée.
Quels enjeux se cachent derrière une telle bataille boursière ?
Si les investisseurs se disent qu’ils seront systématiquement lésés car les votes sont verrouillés en assemblée générale à cause de détentions de titres croisées ou de contrôle de sociétés à double étage, il n’y a rien d’étonnant à ce que la Bourse de Paris sous-performe. La démocratie actionnariale est la condition de la performance et de l’attractivité d’une place boursière. Quand bien même il détiendrait une seule action, tout porteur de parts est en droit d’attendre que cette démocratie fonctionne. Les actions pour faire respecter les procédures sont nécessaires. Cette séquence autour de Vivendi doit aussi encourager les assets managers, les banques et les fonds à se parler pour contribuer à lever cette forme d’omerta qui peut exister sur la place de Paris.
"Cette séquence autour de Vivendi doit aussi encourager les assets managers, les banques et les fonds à se parler pour contribuer à lever cette forme d’omerta qui peut exister sur la place de Paris"
La gouvernance de la place de Paris s’étiole-t-elle ou s’améliore-t-elle ?
Elle s’améliore, mais trop lentement. Le régulateur applique la loi. Dès lors, la question est : comment celle-ci doit-elle évoluer ? La protection des investisseurs doit être davantage prise en compte. Contrairement à la France, Londres demande par exemple à séparer les fonctions de président et de directeur général. Les anciens DG ne peuvent devenir présidents, car il paraît difficile pour eux d’arriver à se cantonner à un rôle non exécutif qui représente les actionnaires et est plus indépendant du management. Mais tout n’est pas noir à Paris : si Bolloré a souhaité coter Canal+ à Londres, Havas à Amsterdam et Louis Hachette Group sur le marché Euronext Growth c’est bien parce que ces places ont des seuils de déclenchement des OPA moins protecteurs que sur Euronext Paris. De meilleures pratiques passeront aussi par une harmonisation européenne. L’Union des marchés de capitaux doit inclure des règles nouvelles sur le seuil de déclenchement des OPA ou sur la transparence en matière de détention du capital afin d’éviter le tourisme de place.
Quel devrait être le rôle des proxys dans ces situations ?
Les proxys sont des acteurs privés sur lesquels il est difficile d’énoncer des généralités. Dans le cas de Vivendi, un certain nombre d’entre eux ont encouragé les actionnaires à soutenir le vote en faveur de la scission car, même si ce n’était pas une très bonne option, elle leur paraissait préférable au maintien de la décote de holding. Avec la décision de l’AMF, l’avenir leur montre déjà qu’une OPA et une OPR – demandées par le régulateur – pèsent positivement sur les cours de Bourse des différentes entités !
Et vous, comment qualifieriez-vous votre action dans cette bataille ?
Nous sommes des sparring partners. Les dirigeants – en l’occurrence ici les dirigeantes de Ciam – sont totalement absorbées par une campagne comme celle-ci. Nous les aidons, à leur demande, à faire le pas de côté nécessaire et à travailler la rhétorique. Notre métier exige d’avoir le goût des idées ainsi qu’une solide culture générale en droit et en finance sans lesquelles on ne peut pas aider à construire le narratif.
Propos recueillis par Olivia Vignaud

