La libéralisation des marchés financiers a rendu possible la déconnexion entre l’épargne nationale et l’investissement national à partir des années 1980. Désormais, les temps changent et l’épargne tend de plus en plus à devenir une ressource rare. Les pays devront se livrer à une compétition féroce pour l’attirer explique dans cette tribune Mickaël Berrebi, co-auteur de l’ouvrage "Un monde de violences. Et après ?".

Le choc énergétique de 2022 a brutalement refermé une décennie de taux d’intérêt nuls. Face à une inflation dopée par la guerre en Ukraine, les banques centrales n’ont eu d’autre choix que celui de remonter leurs taux directeurs à des niveaux inédits depuis 2008, mettant fin à l’ère de "l’argent gratuit".

Deux conséquences ont suivi. D’abord, emprunter suggère à nouveau un coût, pour les États comme pour les ménages. Ensuite, la charge de la dette s’alourdit, conduisant à un regain de vigilance, voire de méfiance, de la part des créanciers à l’égard des emprunteurs fragiles et en panne de croissance. Symbole de ce changement : depuis le 4 juillet, la France emprunte à un taux d’intérêt supérieur à celui de l’Italie, une première depuis 2005.

Depuis le 4 juillet, la France emprunte à un taux d’intérêt supérieur à celui de l’Italie, une première depuis 2005

Si les taux directeurs occupent le devant de la scène économique, leur influence se limite toutefois à un horizon de court terme. Mais à plus long terme, les taux d’intérêt répondent à une autre logique : celle de l’équilibre entre épargne et investissement. La bataille a fait rage entre les keynésiens et les néoclassiques pour savoir si c’est l’épargne qui guide l’investissement ou l’inverse. Pour les néoclassiques, c’est le taux d’intérêt qui permet d’ajuster l’équilibre entre l’épargne et l’investissement : un taux d’intérêt élevé incitera à épargner davantage, un taux faible encouragera l’investissement. Pour les keynésiens, la relation est inverse : l’épargne dépend du revenu, l’investissement repose sur les anticipations de profit.

Mondedeviolence

Les années 1980 ont marqué un tournant. La libéralisation des marchés financiers a rendu possible la déconnexion entre l’épargne nationale et l’investissement national. C’est aux États-Unis que cette déconnexion a été la plus forte : malgré une épargne nationale en recul, le pays a continué d’attirer des flux massifs de capitaux, notamment en provenance des pays émergents. En réalité, les dernières décennies ont été caractérisées par une surabondance de l’épargne mondiale liée à une faible consommation dans les pays émergents pour compenser une protection sociale inexistante d’une part ; et par le ralentissement significatif de l’investissement dans les outils de production des pays développés d’autre part.

Mais si l’on se projette à très long terme, tout laisse penser que ce régime pourrait bientôt prendre fin. La poursuite du développement de la protection sociale des pays émergents devrait entraîner la diminution de l’épargne de précaution et inciter davantage à la consommation. De plus, le vieillissement de la population, en particulier au sein des pays développés, devrait renforcer les besoins en matière de santé, suggérant une érosion du taux d’épargne à terme. 304

Enfin, les besoins en investissement n’ont peut-être jamais été aussi importants. Pour les pays développés, notamment en Europe, les chantiers sont nombreux : technologie et numérique, transition énergétique, outils de production, défense, éducation, santé… Alors que pour les pays émergents, leur intention devrait consister à adapter leurs infrastructures à la montée d’une immense classe moyenne.

Face à un tel déséquilibre, les pays devront se livrer à une compétition féroce pour attirer l’épargne mondiale, future ressource rare, à moins de faire évoluer ses conditions d’utilisation, notamment par une hausse sensible et durable des taux d’intérêts. Nul doute que l’épargne disponible – prête à être investie dans des projets risqués et sur le long terme – deviendra un atout stratégique pour ceux qui sauront la capter.

Un monde de violence, et après ?, de Mickaël Berrebi et Jean-Hervé Lorenzi, Eyrolles, 304 pages, 19,90 euros.

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