Les chiefs of staff ont pour mission de s’assurer que les dirigeants d’entreprise pourront atteindre leurs objectifs. Ce poste protéiforme est un véritable tremplin dans la carrière de jeunes à haut potentiel.

Ils ont généralement entre 25 et 35 ans, disposent de beaux diplômes, voire d’expériences déjà solides dans le conseil ou la finance, mais ce qui compte avant tout, ce sont leurs soft skills, leur capacité à créer du lien. Eux, ce sont les chiefs of staff. Ils mettent leur talent au service des dirigeants. Leur rôle est protéiforme puisqu’ils sont amenés à s’intéresser à de nombreux sujets, que ce soit au sein de start-up ou de groupes du CAC 40. Quoi qu’il en soit, tous partagent cette mission de passeur de l’information, de "courroie de transmission", qui fluidifie l’application de la stratégie des entreprises.

En septembre, le patron de Carrefour, Alexandre Bompard, intervenait au Club chief of staff afin de partager son expérience et sa vision de dirigeant. Ancien directeur de cabinet de Bertrand Méheut au sein du groupe Canal +, il connaît la fonction de chief of staff qui peut prendre plusieurs appellations, telles que celle de directeur de cabinet, mais aussi celle de chargé de mission auprès de la présidence ou encore de chef de cabinet. Ce poste parfois difficile à cerner s’avère être un véritable tremplin pour ceux qui font leurs preuves.

France vs USA

Selon les données publiées par Roland Berger en 2023, la France compte 800 chiefs of staff (contre 4 700 aux États-Unis), dont 78 % ont moins de 40 ans. Ce poste est occupé à 56 % par des hommes et à 97 % par des personnes ayant au moins un niveau master (ce chiffre n’est que de 20 % aux États-Unis). En tout, les deux tiers des dirigeants du CAC 40 et du Next 40 font appel à leurs compétences, contre 45 % des patrons du SBF 120. Anne Corteggiano, directrice des affaires extérieures et de l’engagement chez Roland Berger, fondatrice du Club chief of staff et coauteure du rapport, distingue deux types de COS : les bras droits des dirigeants des grands groupes et ceux des start-up et scale-up (jeunes entreprises en hyper croissance).

Au sein des sociétés de taille importante, les COS "ont un rôle de courtier de l’information, explique-telle. Ils doivent s’assurer que la vision du patron est bien appréhendée et identifier les signaux faibles, glanés au contact des équipes du comex ou de direction, qui pourraient échapper au dirigeant par manque de temps." Leur objectif ? Faire en sorte que le CEO puisse dérouler sa stratégie le mieux possible et que les objectifs soient atteints. Souvent, les chief of staff restent en poste un ou deux ans, même si cela peut varier et atteindre 8 à 10 ans dans quelques rares cas.

En 2023, la France comptait 800 chiefs of staff

Au sein des jeunes entreprises, leurs missions durent parfois plus longtemps. Par exemple, Victoire de Villepin a prêté main-forte à Jonathan Cherki de Contentsquare pendant cinq ans, soit une durée équivalente dans le poste à celle de Marthe Seguin chez Criteo. "Au sein des scale-up, les fiches de poste peuvent évoluer tous les 3, 6, 9 mois. Certains prennent en charge la communication, puis les M&A par exemple, en fonction des besoins du moment. Leur job est très mouvant, voire imprévisible, la clé est de savoir s’adapter rapidement", constate Anne Corteggiano.

Quatre catégories

Anne Cortes-Baumier, chief of staff de la dirigeante France d’Adobe, Sophie Yannicopoulos-Poyac, établit plusieurs catégories de chiefs of staff. Elle met en avant les COS des PDG du CAC 40 qui ont souvent un bagage ou une casquette de relations publiques et peuvent être d’anciens directeurs de cabinets ministériels ; ainsi que les COS des start-up dont le rôle s’avère très opérationnel. Elle met aussi en exergue les chiefs of staff de certaines grandes entreprises où tous les VPs/directeurs ont un adjoint/junior pour les accompagner, comme chez AXA, Capgemini ou BNP Paribas. Ici "tout le monde a un chief of staff". Dernière catégorie : les chiefs of staff d’entreprises de taille moyenne ou tech américaines en France, qui prennent souvent en charge la stratégie ou les projets transverses.

Un rôle dans lequel elle se retrouve puisque l’entité française d’Adobe commercialise les produits BtoB du groupe sur notre territoire. "Mon métier consiste pour partie à accompagner l’équipe commerciale, que ce soit en faisant du planning stratégique, en ciblant les bons partenariats, en s’assurant que les clients potentiels pensent à nous. Mais l’essentiel du développement de produits se fait aux États-Unis." En plus de cette casquette, Anne Cortes-Baumier organise les comex, soit environ un toutes les deux-trois semaines. Elle veille à ce que la dirigeante dispose d’un contenu de qualité sur lequel s’appuyer. Ces réunions permettent de s’assurer que les sujets prioritaires pour sa CEO avancent bien.

Une mission qu’elle partage avec un autre type de chief of staff, celui des dirigeants des grandes entreprises. "Nous sommes un peu le pouls de l’entreprise, résume Alexandra Beverley, chief of staff d’Hinda Gharbi, CEO de Bureau Veritas. On se montre à l’écoute des signaux faibles. Les leaders nous utilisent pour faire passer des messages au CEO et vice versa." Même s’"il n’y a pas de fiche de poste, admet-elle, il faut démultiplier l’action du dirigeant à tous les niveaux." Alexandra Beverley accompagne la directrice générale dans ses déplacements, ses prises de parole, sur des dossiers stratégiques "selon les sujets et les besoins du moment, en fonction de ce qui se passe en interne ou sur le plan géopolitique."

Agent de liaison

Pour ce faire, les CoS doivent avoir le sens des relations humaines. "On m’avait dit que ce poste c’était surtout de l’humain, et c’est vrai", reconnaît Alexandra Beverley. Anne Cortes-Baumier va jusqu’à utiliser le qualificatif d’"agent de liaison". Comment faire en sorte que les équipes dirigeantes ou les collaborateurs s’ouvrent à vous, sachant que vous êtes le bras droit du CEO ? Pour les CoS, établir des liens est essentiel. "Il faut une certaine délicatesse, être naturel, ajoute Alexandra Beverley. Je ne perds jamais de vue que je suis là pour accompagner l’organisation. Tout le monde doit avancer dans le même sens. Quand on est dans la coconstruction, cela fonctionne." Et de préciser : "Je ne suis pas là pour prendre la lumière. J’ai toujours considéré que j’étais dans l’ombre de la CEO et des leaders, que je suis là pour les faire briller."

La nomination d’Anne Cortes-Baumier s’est faite de "façon opportuniste", elle travaillait depuis un an au sein d’Adobe en tant que senior digital strategy engagement manager. Sophie Yannicopoulos-Poyac lui a proposé, en plus de son activité initiale, de lui prêter main-forte et leur bonne relation a conduit à la création de ce duo. De même pour Alexandra Beverley qui travaillait sur des sujets liés à l’accompagnement du changement avant d’intégrer l’entité Marine & Offshore de Bureau Veritas. Lorsqu’Hinda Garbi est désignée directrice générale, on lui propose le poste de directrice de cabinet. "J’ai été assez étonnée, car je pensais que ce type de rôle nécessitait d’être très financier. Mais l’arrivée d’une nouvelle CEO allait de pair avec une nouvelle stratégie, d’où le fait qu’on fasse appel à moi qui ai une appétence pour la conduite des transformations."

Les deux tiers des dirigeants du CAC 40 et du Next 40 font appel à leurs compétences

Le "match" entre dirigeant et CoS est primordial. "C’est une rencontre entre deux personnes qui se disent qu’elles peuvent faire un bout de chemin ensemble", estime Alexandra Beverley. "La réussite dans le rôle de chief of staff est très liée au lien de confiance avec le dirigeant. La particularité est qu’il y a autant de chiefs of staff que de dirigeants. Une entreprise en croissance ou une entreprise qui se transforme profondément n’a pas les mêmes besoins en termes de CoS", analyse Anne Corteggiano. La source de motivation principale d’Anne Cortes-Baumier, est "sa boss. C’est avant tout un couple, une dynamique entre un leader et un CoS. Nous nous sommes bien trouvées." Elle décrit Sophie Yannicopoulos-Poyac comme quelqu’un d’intuitif, qui sent les choses et dispose d’une vision créative, tandis que son point fort à elle réside dans l’exécution, mettre les bonnes personnes aux bons endroits.

Tour d'ivoire

Ce qui rend le poste grisant : assister à ce qui se passe dans les hautes sphères de l’entreprise dès la première partie de sa carrière. "Nous sommes exposés à des dossiers au plus haut niveau de l’entreprise, c’est très enrichissant", se réjouit Anne Cortes-Baumier. Un constat partagé par Alexandra Beverley pour qui ce métier est une véritable source d’apprentissage, notamment en raison de la diversité des missions. "J’ai notamment été exposée à la manière dont on prend les décisions. C’était un point de curiosité. C’est fascinant de voir comment s’entremêlent l’analyse de la data et l’expérience de chacun pour trancher des sujets clés."

"On se montre à l’écoute des signaux faibles. Les leaders nous utilisent pour faire passer des messages au CEO, et vice versa"

D’où le risque de "s’ennuyer" dans les postes suivants. Les parcours des CoS peuvent être très variés par la suite. Par exemple, Bérangère O, ancienne chief of staff de Sébastien Bazin chez Accor est aujourd’hui à la tête de Big Mama en France, entité du groupe Accor. Guillaume Borie, ancien directeur de cabinet d’Henri de Castries chez AXA, a pris la tête d’AXA France. Tandis que Marthe Seguin, ex-CoS du CEO de Criteo, a été promue senior director, new business Europe de la société. Certains CoS aiment l’idée de rester en poste durant plusieurs années. C’est le cas de Sébastien Hua, qui a été aux côtés du CEO de Kering pendant plus de treize ans, avant de rejoindre Sciences Po en tant que directeur de la stratégie et du développement.

Un marathon

"On pourrait ne jamais s’arrêter, mais la question est de savoir si on peut tenir dans la durée", fait valoir Anne Cortes-Baumier, le rythme de travail étant assez intense. Les profils nommés sont souvent des personnes qui avaient déjà l’habitude de ne pas compter leurs heures. "C’est un peu une question de personnalité, quoiqu’il arrive, j’aurais rempli ma mule !" Certains soulignent aussi l’intérêt d’avoir un œil neuf.

Comment sont-ils recrutés ? L’étude de Roland Berger montre que 50 % viennent de l’interne. "Ils ont déjà une connaissance fine de l’entreprise. C’est précieux pour être opérationnel immédiatement et rassurant, car le fit au sein de l’entreprise est déjà garanti", estime Anne Corteggiano. Arriver de l’externe est un vrai challenge pour ceux qui convoitent la fonction et ils sont de plus en plus nombreux. Échanger avec des CoS en poste est l’un des moyens de se faire remarquer puisque, par définition, ils n’ont pas vocation à rester longtemps.

La question de l’après est un vrai sujet pour les CoS, même si le poste constitue un véritable tremplin pour ceux qui le décrochent. L’idéal pour les grandes entreprises est de les motiver ensuite avec un poste à leur mesure, leur connaissance de l’entreprise étant un plus. Les missions évoluant au fil des mois, il peut toutefois être difficile pour certains de savoir sur quel segment partir. "Après avoir été très exposé à des décisions stratégiques, il peut être compliqué de réintégrer la matrice", estime Anne Cortes-Baumier. À eux de bien négocier le prochain virage de leur carrière.

Olivia Vignaud

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