En commission parlementaire, le cofondateur de Mistral AI a passé plus d’une heure à alerter notre classe politique sur les risques que notre retard en matière d’innovation fait peser sur la France et l’Europe. Le tout dans un relatif anonymat, face à des élus dépassés et impuissants.
IA et souveraineté : Arthur Mensch tente d’ouvrir les yeux à la classe politique
Pendant des mois, la commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public a occupé la une de l’actualité. Journalistes, élus et ministres se sont écharpés autour des punchlines de Patrick Sébastien, des petites phrases du rapporteur UDR Charles Alloncle, de ses passes d’armes avec le président Jérémie Patrier-Leitus ou encore des communiqués de presse de France Télévisions…
Une autre commission passe sous les radars : celle consacrée aux dépendances structurelles et aux vulnérabilités systémiques du secteur numérique. Le sujet est pourtant majeur. Mais il faut croire que le salaire de Nagui passionne davantage que la fuite des cerveaux ou la métamorphose extrêmement rapide du marché de l’emploi. Le 12 mai, pendant une heure et demie, Arthur Mensch, cofondateur et directeur général de Mistral AI, est revenu de manière pédagogique, précise et concise sur la révolution engendrée par l’IA ainsi que sur le décrochage que subissent actuellement la France et le Vieux Continent.
Ce que pèse l’IA
Premier constat du dirigeant d’une société comptant un millier de collaborateurs et valorisée 12 milliards d’euros : l’IA bouleverse le monde du travail. Depuis moins d’un an, c’est particulièrement le cas. Le phénomène est si récent et si rapide que les études macroéconomiques ne sont pas encore disponibles. Et celles publiées sont déjà obsolètes. Quelques certitudes sont tout de même à prendre en compte, selon Arthur Mensch : nous sommes dans "une situation explosive où des métiers disparaissent presque" et le monde est entré dans une phase de "modification de la structure de l’emploi".
L’entrepreneur a notamment expliqué comment l’IA avait bouleversé le quotidien du champion européen de… l’IA "Les ingénieurs n’écrivent plus de lignes de code. La manière de travailler dans le développement logiciel a changé depuis six mois".
Devant les membres de la commission, Arthur Mensch ne s’est pas prononcé sur les enjeux philosophiques et sociétaux. Il a en revanche mis en garde les élus et l’opinion publique contre "un sujet macroéconomique essentiel dont on ne mesure pas l’ampleur". Selon lui, "d’ici trois ou quatre ans, l’Europe utilisera 10 % de sa masse salariale dans l’IA. Si on importe la technologie, c’est un déficit commercial énorme à rajouter".
"D’ici trois ou quatre ans, l’Europe utilisera 10 % de sa masse salariale dans l’IA. Si on importe la technologie, c’est un déficit commercial énorme à rajouter".
Énergie à développer
Pour des raisons budgétaires, l’Europe aurait donc tout intérêt à augmenter massivement sa production d’électricité afin d’accompagner la révolution de l’IA et de "transformer l’énergie en token". Un tel plan permettrait d’alimenter les datacenters sans alourdir la facture énergétique des citoyens. Mais attention, avertit Arthur Mensch, un vaste plan d’investissement communautaire ne suffira pas. "Si l’Europe se contente de produire l’énergie, 90 % de la valeur part ailleurs". Il faut donc aller plus loin : "Celui qui gagne a accès à l’énergie, mais possède aussi les semi-conducteurs, les puces, les électrons, les cartes mères."
Pour rester dans la course, Arthur Mensch se montre catégorique : "On n’a pas le temps, ça se joue dans les deux années qui viennent. Ce qu’il faut mettre sur la table, ce sont des dizaines, voire des centaines de milliards de dollars." Les États-Unis l’ont parfaitement compris : "Le pays déploiera un trilliard de dollars l’année prochaine", tandis que l’AI Act prévoit la relance massive du nucléaire et l’accélération de la commande publique. Une transformation menée à marche forcée. Pendant ce temps, l’Europe fait du surplace.
"On n’a pas le temps, ça se joue dans les deux années qui viennent. Ce qu’il faut mettre sur la table, ce sont des dizaines, voire des centaines de milliards de dollars"
La souveraineté impossible
Durant son audition, Arthur Mensch a montré par A et par B que la "souveraineté numérique" française et européenne relevait, pour l’instant, d’une vue de l’esprit. En cause principalement : le manque de capitaux. "Comme on a oublié de faire des fonds de pension en France, il n’y a pas d’autre possibilité que de se tourner vers des financiers étrangers", "ce sont eux qui permettent d’accélérer, s’ils n’étaient pas là, on ne pourrait pas construire".
La France et l’UE engluées dans les règles
Outre l’accès aux capitaux, l’Europe, la France au premier rang, souffre de nombreux handicaps structurels. "Soyons réalistes, nous n’avons pas beaucoup d’atouts : une réglementation lourde, des marchés fragmentés." Interrogé par la commission sur les freins qui empêchent l’UE de rivaliser avec la Chine et les États-Unis, Arthur Mensch n’a pas hésité à mettre les pieds dans le plat, pourfendant "tout un tas de réglementations nationales non unifiées, une fiscalité et un droit social non uniformes », mais aussi « un empilement de réglementations plus ou moins cohérentes entre elles, telles que le RGPD, le texte sur le copyright et le data mining, l’IA Act…".
De manière contre-intuitive, ces mesures conçues pour protéger les acteurs européens produiraient l’effet inverse. Les Gafam et leur force de lobbying peuvent infléchir les textes en leur faveur, tandis que les jeunes pousses européennes se retrouvent engoncées dans des règles, passant plus de temps à remplir des formulaires et à se brider qu’à créer.
Fuite des cerveaux et propagande américaine
Face à ces pesanteurs, Arthur Mensch est aux premières loges pour observer un phénomène naguère réservé aux pays autrefois rangés dans le tiers monde : la fuite massive des cerveaux. "Vous êtes entrepreneur en France, vous regardez l’ambiance, vous vous dites : “on va aller aux États-Unis.” Et c’est ce qui se passe". Il souligne que ce brain drain a également un impact sur l’accès aux capitaux : "De nombreux entrepreneurs désertent et s’imaginent que l’Europe a déjà perdu."
"Vous êtes entrepreneur en France, vous regardez l’ambiance, vous vous dites : 'on va aller aux États-Unis'. Et c’est ce qui se passe"
S’il comprend ces mouvements, le natif de Sèvres pointe aussi le rôle de la "propagande" américaine qui chercherait à rabaisser l’Europe afin d’attirer ses meilleurs talents et d’empêcher les capitaux d’irriguer un potentiel concurrent. Le dirigeant de Mistral AI reconnaît qu’il est aujourd’hui difficile de renverser le "récit alimenté par les Américains consistant à scander que l’Europe est dirigée par des ronds de cuir qui réglementent à Bruxelles, car ils ne savent pas innover". Une rhétorique, "alimentée par les Européens eux-mêmes", qui relèverait selon lui d’« une forme de colonialisme ».
Risque d’une vassalisation
Selon le polytechnicien, le retard que sont en train de prendre la France et l’UE dans la course à l’IA fait peser un risque générationnel. Dès son propos liminaire, il a averti que, "si l’Europe ne rivalise pas, elle renoncera à toute forme de voix au chapitre dans le concert des nations ». Au fil de son audition, il a répété le même mantra : « Dans un monde où vous importez la quasi-totalité de vos services numériques des États-Unis, vous n’avez pas de leviers », « C’est important pour le régalien et la défense. Si vous êtes souverain, vous ne risquez pas de voir une puissance rivale couper l’accès au service".
"L’IA façonne les représentations culturelles, façonne la langue, l’éthique." Ne pas être souverain dans ce domaine reviendrait alors à "utiliser les biais et les choix qui ont été faits par d’autres"
Arthur Mensch évoque un autre point peu abordé : une IA étrangère raisonne de manière différente de la mentalité et des valeurs européennes. La vassalisation technologique s’accompagnerait ainsi d’une forme de vassalisation des esprits : "L’IA façonne les représentations culturelles, façonne la langue, l’éthique." Ne pas être souverain dans ce domaine reviendrait alors à "utiliser les biais et les choix qui ont été faits par d’autres".
Une classe politique impuissante ?
Face au témoignage d’un symbole de la réussite française, la réaction des députés de la commission, pourtant supposés être en pointe sur les sujets liés à la tech, laisse présager des lendemains qui déchantent. Certes, ils n’ont pas cherché à "clasher" ou à "buzzer", comme dans d’autres commissions. Mais ils semblent avoir peu travaillé leurs dossiers et se cantonner à des considérations secondaires.
La réaction des députés de la commission, pourtant supposés être en pointe sur les sujets liés à la tech, laisse présager des lendemains qui déchantent. Certes, ils n’ont pas cherché à "clasher" ou à "buzzer", comme dans d’autres commissions. Mais ils semblent avoir peu travaillé leurs dossiers et se cantonner à des considérations secondaires
À cet égard, il est dommage que la députée écologiste Cyrielle Chatelain demande à Arthur Mensch d’expliquer ce qu’est un token. Tout comme il est étrange de voir un député insoumis s’interroger sur le fait que le datacenter géant en construction dans sa circonscription de Seine-et-Marne soit baptisé "Campus IA" au motif qu’il ne s’agit pas d’un établissement d’enseignement supérieur…
Lucas Jakubowicz
