L’économiste Olivier Babeau en est persuadé : l’IA constitue une révolution anthropologique qui touche toutes les classes de la société. Si elle pourrait renforcer une partie des élites, le risque de déclassement n’est pas négligeable pour une majorité de la population. De quoi mettre en péril la démocratie et inciter à un "retour en arrière" ?

Décideurs Magazine. La classe politique française a-t-elle pris conscience des bouleversements engendrés par l’IA ?

Olivier Babeau. Cela fait un moment que j’échange avec des responsables politiques, tels que des députés, des ministres ou des candidats à des élections locales et nationales. J’observe qu’il y a un intérêt et un degré de connaissance des enjeux qui augmentent de manière exponentielle depuis quelques mois. Plus personne, sur l’échiquier politique, ne nie désormais l’ampleur de la révolution engendrée par l’intelligence artificielle. En 2023, Jean-Noël Barrot, alors ministre délégué chargé de la Transition numérique, qualifiait pourtant ChatGPT de "perroquet approximatif". Ce temps est bel et bien révolu.

Mais les effets de la révolution de l’IA sont si vertigineux que, malgré une bonne compréhension de la situation, il n’y a pas encore d’effets sur les programmes des partis ni sur les politiques publiques. D’une certaine façon, la sidération est de mise.

Observez-vous une différence entre la classe politique européenne et ses homologues aux États-Unis ?

Sur le Vieux Continent, ce qui ressort, c’est la volonté de réguler, de protéger les emplois et de se préoccuper des enjeux éthiques. Si ces objectifs sont louables, les États-Unis adoptent une approche plus pragmatique. Ainsi, en juillet 2025, Donald Trump a signé un Executive Order prévoyant la mise en place de 90 mesures permettant à son pays d’être en tête dans la course à l’IA, car cela confère puissance économique et militaire. Trois leviers sont actionnés : développer une énergie abondante et peu onéreuse, assurer des régulations minimales ainsi que des commandes publiques pour protéger les acteurs locaux.

Vous écrivez que l’IA "bouscule la notion de rente cognitive" et qu’il est "moins nécessaire qu’avant d’étudier pour devenir quelqu’un". Les élites ont-elles intérêt à développer une technologie susceptible de remettre en cause leur prédominance ?

L’ordre ancien était assez clair. Vous saviez dans quelles études il fallait investir, quelle école intégrer ou dans quel secteur évoluer pour obtenir une place de dirigeant, ainsi que les compétences à développer dès le plus jeune âge. L’IA bouscule tout cela, les compétences deviennent obsolètes plus rapidement. Elle peut porter vers le sommet des profils moins scolaires, plus agiles, plus curieux, plus flexibles. Les qualités nécessaires pour diriger à l’ère de l’IA évoluent.

Naturellement, cette évolution peut effrayer les élites traditionnelles. Certaines évitent encore d’utiliser l’IA, car elles en ont peur. Il s’agit d’une véritable rupture anthropologique, puisque si les "métiers de la main" avaient été remplacés par la machine, les "métiers de la tête", pour reprendre les termes de David Goodhart, semblaient jusqu’ici épargnés.

Selon l’économiste et sociologue Vilfredo Pareto, la démocratie se développe grâce au "renouvellement des élites". L’IA pourrait-elle renforcer ce phénomène ?

C’est là tout le paradoxe. Jamais le savoir n’a été aussi accessible. Or, l’exigence cognitive nécessaire pour réussir au XXIe siècle sera encore plus forte qu’auparavant, la route ne sera plus pavée de la même manière. Il est probable que cette évolution donne une prime aux personnes dotées d’une solide culture générale et d’une grande capacité d’apprentissage. Celles-ci pourront utiliser la technologie comme un véritable levier.

L’hypothèse selon laquelle l’IA cristallise les positions sociales n’est pas une incongruité. Elle peut à la fois atrophier, enfermer mais aussi servir de tremplin. Or, les personnes capables d’utiliser l’IA pour cela possèdent déjà des soft skills répandues chez les classes dirigeantes. Pour parler crûment, les qualités qui vous faisaient dominer autrefois sont celles qui vous feront dominer demain et l’effet Matthieu – à celui qui a, on donnera en abondance, mais à celui qui n’a pas, on ôtera même ce qu’il a – devrait continuer à avoir de beaux jours devant lui.

Aux États-Unis, la tendance du moment consiste à quitter Stanford, Harvard ou le MIT afin de se lancer dans la vie active grâce à l’IA et espérer gagner des millions de dollars. Mais n’oublions pas que ceux qui empruntent cette voie sont parvenus à intégrer ces établissements sélectifs. Ils possèdent des capacités cognitives qui les classent parmi l’élite.

La révolution internet est un bon enseignement. Grâce aux ordinateurs, aux smartphones, l’accès au savoir est massif, illimité et peu coûteux. Pourtant, l’accès ne garantit pas l’usage ! Le pourcentage de Français croyant que la Terre est plate n’a jamais été aussi élevé. Le scénario se reproduit avec l’IA. Tout le monde possède Claude ou ChatGPT dans sa poche. Mais il faut être intelligent pour bien utiliser cette intelligence.

Les principales victimes risquent donc d’être la "classe moyenne", celle qui suit des études pour ensuite faire essentiellement des tableaux Excel ou des présentations PowerPoint automatisables…

Effectivement, ce sont les niveaux intermédiaires qui sont les plus menacés. La conséquence politique est terrible : si nos études et notre travail ne nous donnent plus la possibilité d’avancer concrètement, le ressentiment envers le système risque de s’intensifier. Nous étions déjà confrontés à la situation où des personnes ayant "joué selon les règles", c’est-à-dire fait des études, ne comptant pas leurs heures, vivaient moins bien que leurs parents. Le danger, désormais, est de ne même plus pouvoir travailler !

La loi de l’Histoire est simple : les classes moyennes en ascension votent pour des partis démocratiques. Mais lorsqu’elles sont déclassées, elles peuvent être tentées par des forces extrémistes, voire vouloir renverser le système. Existe-t-il un risque pour la démocratie ?

La réponse est oui : l’IA peut représenter un risque pour la démocratie ! Il existe une demande très forte de protection, de retour "au monde d’avant". C’est une tendance qui aura le vent en poupe, d’autant plus qu’il est difficile de vendre un "monde d’après" avec plus de tech correspondant à plus de bien-être, de temps pour soi.

Brider l’IA pour préserver la démocratie et limiter le déclassement serait-il une possibilité ?

Adopter une posture coercitive pour préserver un modèle bousculé par le progrès, le bloc soviétique l’a fait en son temps. C’est pour masquer la différence de prospérité croissante entre Est et Ouest que le mur de Berlin fut construit. L’idée d’ériger un "mur de Berlin numérique" peut sembler logique, mais vaine.

Ce serait une forme d’"amishisation du monde". Une communauté humaine se protégerait du progrès pendant que le reste du monde avance. Les conséquences seraient suicidaires : exode des forces vives, dépendance à d’autres pays et risque pour la démocratie, puisque l’Histoire montre que brider la technique réduit aussi les libertés. Notons aussi que les Amish vivent avec des besoins extrêmement limités, ce qui n’est pas le cas de notre société. L’idée d’être protégé comme les Amish mais de ne pas vivre comme eux est illusoire.

Par ailleurs, il faut préciser que la crise des classes moyennes est antérieure à l’arrivée de l’IA. La technologie est en train de renforcer la polarisation entre des classes populaires en déclassement et des élites. La progression sociale sera de plus en plus entravée, car les règles du jeu vont changer.

Propos recueillis par Lucas Jakubowicz

Ne faites plus d'études, apprendre autrement à l'ère de l'IA, de Laurent Alexandre et Olivier Babeau, Buchet-Chastel, 296 pages, 22 euros

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