Dans son dernier ouvrage, l’essayiste, scientifique et entrepreneure s’attaque à un sujet central : la fiabilité de l’information. Si les faux experts, imposteurs et autres sophistes ont toujours existé, la technologie actuelle leur confère une force nouvelle. Heureusement, il existe des moyens de les contrer.
Aurélie Jean : "Le niveau d’instruction ne joue pas un rôle de protection face aux biais de l’information"
Décideurs. Dans votre ouvrage, vous déplorez "l’opinionisation" du débat public. Comment la définir ? En quoi est-elle un problème ?
Aurélie Jean. L’opinionisation est un phénomène qui survient lorsque des personnes invitées à une émission de télévision ou de radio livrent leur opinion. En soi, ce n’est pas grave. Mais, lorsque les formats se présentent comme des espaces d’analyse de l’actualité ou d’une tendance de fond en revendiquant une expertise, il y a tromperie.
C’est d’autant plus problématique lorsque les intervenants avancent des opinions sous couvert de pseudo-analyse, à l’aide de chiffres biaisés, de mots-valises d’un ton jargonnant ou péremptoire… Le téléspectateur peut alors prendre une opinion pour un fait irréfutable.
À qui la faute ?
À tout le monde, la responsabilité est collective ! Les programmateurs des chaînes travaillent souvent dans l’urgence pour remplir les plateaux et il est plus simple de trouver un intervenant prêt à livrer son opinion qu’un véritable spécialiste. Bien souvent, ceux que je nomme les faux experts ou les imposteurs sont facilement joignables, disponibles, font le buzz et donc de l’audience. Face à ce phénomène, les vrais experts déclinent fréquemment, car ils perdent du temps à déconstruire des propos abscons sans pouvoir avancer leurs propres arguments.
Mais sur de nombreuses chaînes ou stations, les invités doivent passer d’un sujet à l’autre en peu de temps, ils sont forcément amenés à s’exprimer sur des thèmes qu’ils ne maîtrisent pas…
Certes, mais rien n’empêche quelqu’un de dire "Je ne sais pas" à une question posée sur un tout autre domaine que celui pour lequel il a été invité.
Pouvons-nous critiquer l’art du débat à la française ? Après tout, il met en avant des intellectuels qui prennent de la hauteur sur n’importe quel sujet, sans toujours en maîtriser les aspects techniques…
La France reste en effet marquée par l’esprit des Lumières, qui met en avant la figure de l’intellectuel engagé dans le débat public, et c’est tant mieux. C’est une différence par rapport aux États-Unis où la doctrine est plus "c’est celui qui fait qui dit". Cela n’empêche pas des experts de manipuler l’opinion, tout comme cela n’empêche pas le fait d’avoir des intellectuels à l’apport intéressant. Du reste, en matière "d’imposteurs" dans le débat public, il n’y a pas de différence entre les deux côtés de l’Atlantique.
Autre point important, le niveau d’instruction ne joue pas forcément un rôle de protection face aux biais de l’information. À de nombreuses reprises, j’ai entendu des profils hautement éduqués relayer des contenus vus sur Instagram ou TikTok sans savoir d’où venait la source évoquée.
"Il est paradoxal qu’un imposteur soit roi dans un monde où l’accès à l’information n’a jamais été aussi démocratisé, libre et massif "
Internet n’a jamais permis au savoir d’être aussi accessible. Pourtant, il y a autant d’imposteurs, de faux experts et de sophistes qu’avant. Que s’est-il passé ?
C’est effectivement paradoxal qu’un imposteur soit roi dans un monde où l’accès à l’information n’a jamais été aussi démocratisé, libre et massif. Mais, le progrès technique s’accompagne d’un renouvellement des moyens de tromperie. Le décor et les outils évoluent, et les maîtres de l’entourloupe perfectionnent leurs techniques d’emballement des foules.
C’est notamment le cas sur les réseaux sociaux…
Tout à fait ! Dès 2018, une étude du MIT Media Lab a mesuré que les fausses informations ont 70 % de chances supplémentaires d’être partagées sur un réseau social comme X que les vraies. En somme, les réseaux sociaux sont une mine d’or pour diffuser des fake news.
Les algorithmes de recommandation privilégient les contenus les plus populaires sans en vérifier la fiabilité. Un contenu de qualité est celui qui fait le plus "buzzer" aux yeux des algorithmes. Ces derniers font également remonter à l’internaute ce qu’il est le plus susceptible d’aimer, ce qui l’enferme dans des bulles d’opinions. Une chambre d’écho gigantesque se met alors en branle, accentuant toujours davantage l’argument de consensus (et son biais que je décris dans le livre) et menaçant notre libre arbitre. Le tout au bénéfice d’imposteurs qui s’en amusent.
"Les algorithmes de recommandation privilégient les contenus les plus populaires sans en vérifier la fiabilité"
Cela dit, et vous le précisez dans le livre, les imposteurs ont toujours existé dans l’Histoire, vous évoquez notamment la Grèce antique…
C’est vrai, mais les choses sont différentes. Longtemps, l’imposteur diffusait ses sophismes sur la place du village, autour d’une table durant un repas… Aujourd’hui, des plateformes comme X, TikTok, Instagram ou Facebook s’adressent à des millions de personnes et l’information se propage très rapidement.
Un des points que vous reprochez aux débats d’aujourd’hui, notamment sur les réseaux sociaux, est "un grand relativisme". Comment le mesurer ?
À l’ère des algorithmes, un grand relativisme s’empare des débats où toutes les opinions se valent avec des conséquences parfois folles. Selon l’Ifop, en 2019, 9 % des Français pensaient que la Terre est plate, la proportion est passée à 16 % en 2022, mais le taux monte à 26 % chez les plus jeunes utilisateurs de réseaux comme TikTok.
"À l’ère des algorithmes, un grand relativisme s’empare des débats où toutes les opinions se valent avec des conséquences parfois folles"
Un dilemme doit se poser pour une intellectuelle attachée à la liberté d’expression comme vous : faut-il censurer les réseaux sociaux au nom de la lutte contre les fake news et de la préservation de la démocratie ?
S’il n’est pas nécessaire de contrôler ou de censurer l’information, il me semble indispensable de poser quelques règles en amont et, surtout, de responsabiliser davantage les propriétaires de ces réseaux sociaux. L’exercice est délicat : ces entreprises tirent souvent profit des contenus haineux et transgressifs. Pour le moment, ils bénéficient d’un statut d’hébergeur. Un statut d’éditeur pourrait contribuer à limiter certaines dérives.
Le ton de votre livre est plutôt optimiste…
Effectivement, les dérives que je pointe dans le livre ont toujours existé. Les débats entre le défenseur de la vérité et le sophiste manipulateur étaient déjà fréquents sous l’Antiquité grecque. Aujourd’hui, j’observe qu’il est toujours possible de rencontrer un large public avec des discours rigoureux. Je note également que les longues vidéos d’experts, les podcasts de grande qualité, notamment sur notre service public, n’ont jamais aussi bien marché.
Propos recueillis par Lucas Jakubowicz
La chasse aux margoulins est ouverte !
Quelle est la différence entre un expert et un imposteur ? Comment distinguer une opinion d’une analyse ? Comment démasquer les menteurs et débusquer ceux qui instrumentalisent leur savoir à des fins de manipulation ? Dans cet ouvrage percutant, Aurélie Jean s’appuie sur son expérience d’habituée des plateaux, de scientifique, d’entrepreneuse et d’auteur pour aider les citoyens à y voir plus clair. Une entreprise salutaire, mais un travail de Sisyphe tant les margoulins savent s’adapter aux époques et aux progrès techniques…
Imposture : identifier les usurpateurs du débat public au temps des algorithmes, d’Aurélie Jean, Éditions de L’Observatoire, 154 pages, 19 euros.

