Complément de revenus pour des agriculteurs qui peinent à boucler leurs fins de mois, la méthanisation produit du biogaz injectable dans le réseau, mais également des résidus qui peuvent se substituer, dans les champs, aux engrais importés. À condition d’être soutenue par les pouvoirs publics, la méthanisation peut s’imposer comme un levier majeur de la souveraineté alimentaire de la France, tout en accélérant sa transition énergétique.
La méthanisation, clé de la souveraineté alimentaire française ?
L’amour est peut-être dans le pré ; plus rarement l’argent. Avec un revenu moyen estimé par la Fondation IFRAP à 1 041 euros par mois, les agriculteurs français se versent une rémunération inférieure de 25 % au Smic. Un montant dérisoire, encore plus lorsqu’il est rapporté à l’effort fourni, l’IFRAP évaluant la durée de travail hebdomadaire moyenne des agriculteurs à 55 heures. Loin d’être une nouveauté, la précarité agricole plonge ses racines dans la volatilité des cours, notamment céréaliers, ou encore dans l’empilement de normes qui, éditées depuis Bruxelles, nuisent à la compétitivité des producteurs européens. Seule solution pour ces derniers : se diversifier.
Emploi local, transition énergétique, souveraineté alimentaire : les nombreux atouts de la méthanisation
La méthanisation représente, à ce titre, un complément de revenus qui a fait ses preuves. Consistant en la dégradation de la matière organique animale ou végétale en l'absence d'oxygène, le processus aboutit à la production de biogaz (qui peut être vendu et injecté dans les réseaux gaziers) et de "digestat", un résidu organique qui peut être épandu comme fertilisant dans les champs. En d’autres termes, la méthanisation permet de diminuer la dépendance au gaz fossile (qu’il s’agisse du gaz naturel russe ou du gaz de schiste américain), tout en accélérant la transition énergétique et en renforçant la souveraineté alimentaire européenne et française.
Autant d’atouts qu’étaie un récent rapport de l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), selon lequel "la méthanisation a montré qu’elle était une solution stable, locale et de moins en moins coûteuse pour les finances publiques". "Le biométhane, poursuivent les auteurs du document, présente de nombreux avantages : il est produit localement à partir de ressources renouvelables, contribue à la réduction des émissions de gaz à effet de serre et peut se substituer directement au gaz naturel dans les réseaux existants". Par ailleurs, d’autres techniques de production de gaz, telles que la pyrogazéification et la gazéification hydrothermale, devraient elles aussi se développer à court terme.
Séduisant de plus en plus d’agriculteurs en quête de diversification, l’essor de la méthanisation porte aussi en lui d’intéressantes promesses d’emplois – non-délocalisables, qui plus est. D’après un rapport publié l’année dernière par The Shift Project, les emplois dans le biogaz français pourraient ainsi, dans un scénario optimiste incluant les emplois agricoles induits, passer de 580 ETP (équivalent temps plein) en 2015 à 77 000 ETP à l’horizon 2050. "On estime qu’un méthaniseur, c’est entre deux et quatre emplois", se réjouit devant les caméras de France 3 Guilhem Armanet, directeur de GRDF pour l’Auvergne-Rhône-Alpes, selon qui la méthanisation « peut créer 6 000 emplois » dans cette seule région française.
La force d’un réseau gazier dense
Non dénuée d’avantages, la production de biogaz ne risque-t-elle cependant pas d’absorber, en quelque sorte, les autres cultures – notamment celles liées à l’alimentation, ce qui contreviendrait à l’objectif affiché de souveraineté ? En réalité, la méthanisation repose principalement sur les effluents et les cultures intermédiaires ; elle n’affecte donc qu’à la marge les cultures dites "principales", destinées à l’alimentation humaine et animale. Un cadre juridique – le décret "cultures" du 4 août 2022 – se charge à ce propos de définir, précisément, ce qu’est une culture "principale", dont la proportion à l’intérieur d’un méthaniseur ne doit pas dépasser le seuil maximal de 15 %. En tout état de cause, la part des cultures principales dans les méthaniseurs français n’outrepassait pas, en 2022, 5,5 %, selon un rapport de FranceAgriMer.
Si se lancer dans la production de biogaz permet aux agriculteurs d’optimiser leur activité – en misant, par exemple, sur la méthanisation en période hivernale –, ceux-ci peuvent également s’appuyer sur le dense réseau gazier français. S’étendant sur plus de 200 000 kilomètres et traversant près de 10 000 communes, le réseau permet aux producteurs de biogaz d’injecter celui-ci dans les flux de gaz nationaux. Raison pour laquelle l’entretien du réseau existant, dont l’adaptation à la production de gaz décarboné est estimée par la CRE (Commission de régulation de l’énergie) entre 6 et 9,7 milliards d’euros d’ici 2050, sera toujours moins dispendieux que d’investir les sommes proprement pharaoniques (on évoque le chiffre de 240 milliards d’euros d’ici 2040) nécessitées par le développement des énergies intermittentes.
Une filière qui se structure et attend des signes de soutien
La méthanisation ne produit pas que du gaz ; elle produit également du digestat, un résidu reconnu comme un engrais aussi efficace que respectueux des sols. Véritable alternative aux engrais minéraux traditionnels – au premier rang desquels ceux, polluants, qui sont importés de Russie et dont le prix s’est envolé depuis la guerre en Ukraine –, le digestat permet aux agriculteurs convertis à la méthanisation de baisser leurs factures d’intrants. Tout en contribuant à la souveraineté agricole française. Ces économies réalisées sur les achats d’engrais n’ont rien d’anecdotique, alors que l’enjeu du prix du gaz vert reste, à l’heure actuelle, déterminant pour l’avenir de cette énergie ; car le biogaz coûte, aujourd’hui, sensiblement plus cher que le gaz fossile.
En plein essor, la filière française doit donc encore se structurer. Poursuivre sa maturation, essentielle pour accompagner la transition énergétique tricolore. Elle n’y parviendra qu’à condition d’être encouragée par des politiques publiques volontaristes, qui se traduiraient notamment par le maintien des tarifs d’achat fixés sur quinze ans par l’État ; par celui des objectifs d’injection de biogaz dans les réseaux à l’horizon 2028 ; par l’allègement des contraintes administratives et réglementaires qui pèsent encore sur les agriculteurs désireux de franchir le pas ; par un soutien financier avec le développement de fonds publics et privés dédiés à la méthanisation ; etc. Clé potentielle de l’avenir énergétique de la France, la méthanisation trouvera-t-elle l’écho espéré au sommet de l’État ?
