À la tête d’Antin Infrastructure Partners, Alain Rauscher gère 33 milliards d’euros d’actifs (énergie, transport, numérique…). Il revient sur la stratégie du groupe et les enjeux de souveraineté européenne.
Alain Rauscher (Antin) : "Les Européens ne sont pas préparés à la fragmentation de l’économie globale en blocs"
Décideurs. Quelle est la stratégie d’investissement d’Antin Infrastructure Partners ?
Alain Rauscher. Nous avons commencé en 2007 avec l’appui de BNP Paribas, qui détenait 40 % du capital. En 2012, les partenaires ont racheté cette participation pour détenir 100 %. Deuxième date importante : notre introduction en bourse en septembre 2021. Aujourd’hui, 16 % du capital est coté.
Notre approche consiste à créer de la valeur dans quatre secteurs présentant un profil de risque modéré que nous avons regroupé sous le nom d’infrastructures : transport, énergie-environnement, digital-télécoms et social-santé. Nous investissons dans des activités essentielles pour la communauté, avec des barrières à l’entrée naturelles ou réglementaires, une capacité à répercuter l’inflation, et des possibilités de croissance organique ou par acquisitions.
Notre premier fonds était de 1,1 milliard d’euros. Fin 2024, le cinquième fond dit Flagship a levé 10,2 milliards. Nous avons ajouté deux stratégies : une mid-cap à 2,2 milliards, et notre stratégie « Next Generation », doté de 1,2 milliards d’euros, qui investit dans les tendances nouvelles, comme les réseaux de recharge électrique, l’extraction de noir de carbone de pneus usagés, recyclés avec Michelin pour la fabrication de pneus premium, ou encore les smart grids. Aujourd’hui, nous gérons environ 33 milliards d’euros.
Pour cette stratégie NextGen, quels sont vos critères de sélection ?
Prenons l’exemple récent de Matawan, société française de systèmes de paiement pour les transports publics. Elle équipe notamment Reims, qui développe un centre-ville piétonnier. La grande innovation, c’est la légèreté en actifs : plus besoin de machines coûteuses et volumineuses, comme dans le métro parisien. Une simple application permet de payer avec son téléphone devant une petite borne de 10 centimètres carrés dans chaque bus ou tram.
C’est très économique en coûts d’équipement et permet aux municipalités d’avoir un service de pointe. À nos yeux de gérant traditionnel, cela ne remplit pas encore toutes les cases de notre « infra test ». Mais si nous faisons bien notre travail, lors d’une future revente, l’actif sera considéré comme une infrastructure à part entière.
Quelle est votre vision du secteur des data centers, en croissance ?
Il n’y a pas un seul modèle économique, mais plusieurs. Le plus sûr pour nous est la colocation : un grand bâtiment où sociétés, hôpitaux et institutions louent de l’espace pour leurs serveurs. Le risque est faible grâce à un grand nombre de petits clients.
Le deuxième segment, ce sont les hyper-scalers comme Amazon, Meta ou Google, qui demandent des data centers dévolus. Le risque est qu’ils changent de prestataire ou internalisent. Le troisième marché est lié à l’intelligence artificielle, dont les besoins sont considérables car l’IA consomme énormément d’espace et d’énergie. Les estimations d’investissements dans les cinq prochaines années montent à 600 milliards de dollars rien qu’aux États-Unis. L’investissement principal devient la production d’énergie, un métier quasiment différent à ce stade. Ce marché nous intéresse, mais nécessite des partenariats avec de très grands institutionnels, car les montants sont énormes.
Aux États-Unis, vous avez investi dans les énergies renouvelables, qui sont dans le collimateur de l’administration Trump…
Il n’est jamais bon que l’administration soit hostile. Mais en lisant entre les lignes, il s’avère que les critiques de la Maison Blanche portent surtout sur l’éolien offshore, qui relève effectivement du gouvernement fédéral. Les politiques énergétiques sont du ressort des cinquante États. La Floride ou le Texas ne vont pas défaire ce qui a été construit : les États sont pragmatiques.
Ce qui est plus problématique, c’est le tarissement possible des subventions fédérales. Mais de plus en plus de projets renouvelables seront privés, destinés à alimenter des sites privés, notamment des Data Centers : les hyperscalers seront prêts à payer le prix nécessaire pour pouvoir disposer de mégawatts
La notion de souveraineté dans les infrastructures a-t-elle évolué ?
Des systèmes de contrôle existent dans tous les pays, comme le CFIUS (Comité pour l’investissement étranger) aux États-Unis ou le décret Montebourg en France. Les États ont toujours pu dire non à une transaction sensible. Le vrai défi de souveraineté réside dans le cloud et l’IA. Des informations extrêmement sensibles sont stockées sur des serveurs. Des acteurs comme le français OVHcloud se positionnent comme opérateurs souverains. Leur argument consiste à dire : « Si vous êtes une société européenne ne voulant pas que vos données soient aux États-Unis, venez chez nous. »
C’est un sujet majeur, car il concerne l’accès à des données confidentielles. Aux États-Unis, certains libertariens conservateurs comme Peter Thiel [un des fondateurs de Palantir Technologies, société de big data, ndlr] remettent en question toute notion de vie privée afin de pouvoir monétiser des données confidentielles. Au-delà d’un enjeu de souveraineté, cela constitue un risque culturel.
De quels leviers les pays européens disposent-ils pour renforcer leur souveraineté ?
L’Europe s’est développée grâce à la globalisation, dont elle est l’une des grandes gagnantes. Si nous étions un fonds centré sur la France, nous n’aurions pas levé 10 milliards d’euros mais beaucoup moins. Les Européens ne sont pas préparés à la fragmentation de l’économie globale en blocs.
La réponse viendra d’abord des grandes entreprises développant des réseaux propriétaires. Chez Antin, nous avons interdit l’usage de ChatGPT à nos collaborateurs pour des raisons de confidentialité, par exemple. Nous voyons émerger des modèles d’IA et de cloud propriétaires et sécurisés. Des acteurs comme Mistral pour l’IA ou OVH pour le cloud ont de quoi devenir de grands acteurs européens.
Ces thématiques seront au cœur de la Paris Infraweek : inscrivez-vous dès à présent sur le site de l'évènement. Ce grand rendez-vous européen du financement des infrastructures est organisé du 3 au 7 novembre 2025 par Paris Europlace et le Ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique, en partenariat avec Décideurs.
Propos recueillis par Alexandre Hervaud

