Le milliardaire franco-israélien a bâti un empire mondial des médias et télécommunications en s'appuyant, à l’excès diront ses détracteurs, sur la dette comme levier. Une stratégie qui a mené SFR au pied du "mur de la dette", avant que Patrick Drahi ne parvienne, une nouvelle fois, à convaincre ses créanciers. Et à remettre SFR à flot avant sa probable revente.

Bientôt la fin des ennuis pour SFR ? Fin mai, on apprenait que le groupe Altice, la maison mère de SFR, était sur le point d'entamer une procédure de sauvegarde accélérée. Une nouvelle étape dans le processus de restructuration de la dette, colossale, de l'opérateur aux 19 millions d'abonnés : en contrepartie d'une montée au capital des créanciers du groupe, ceux-ci acceptaient de réduire de 8,6 milliards d'euros la dette de SFR, dont le montant atteignait alors quelque 24 milliards d'euros. Pour le président d'Altice Patrick Drahi, le compromis négocié d'arrache-pied avec ses créanciers est une nouvelle victoire, et signe la fin d'une longue période d'incertitude qui devrait s’achever avec la cession du groupe à l’automne.

Au terme de dix mois d'âpres pourparlers, l'entrepreneur est ainsi parvenu à convaincre pas moins de dix-sept fonds, principalement américains, de lui refaire confiance. Ceux-ci détiennent désormais près de la moitié de la dette du groupe. En contrepartie, le milliardaire a cédé près de la moitié du capital d'Altice France, tout en réussissant à conserver le contrôle de la société. Le prix à payer pour alléger le poids de la dette de SFR et retrouver une capacité de se refinancer. En quelque sorte, l'opérateur français "redevient une entreprise normale", se félicite auprès des Echos un observateur du dossier. Un sentiment de mission accomplie pour Drahi, un peu plus de dix ans après avoir racheté SFR, et au moment de mettre l’opérateur en vente ?

Ascension éclair

Retour en 2014. En début d'année, Vivendi annonce vouloir se séparer de SFR, sa filiale télécom. En compétition avec Bouygues, Patrick Drahi, alors à la tête de Numericable, parvient après une bataille homérique à rafler la mise, pour 13,5 milliards d'euros. Sa botte secrète : le rachat, 100% à crédit, avec effet de levier (LBO), une stratégie sur laquelle le dirigeant s'appuiera sans complexe pour bâtir son empire. Le rachat de SFR est finalisé en fin d'année, une fois obtenu l'aval du ministre de l’Économie de l'époque, un certain Emmanuel Macron. Pour Drahi, jusqu'alors quasi-inconnu du grand public, c'est l'entrée, fracassante, dans la cour des – très – grands.

Rien ne prédestinait pourtant notre homme à s'imposer dans le gotha de la finance mondiale. Né à Casablanca en 1963, Patrick Drahi est fils de deux professeurs d'origine modeste. Arrivé en France à l'âge de 15 ans, le jeune homme est admis dans les meilleurs établissements de la République – Math sup, Math spé, Polytechnique – mais cultivera toujours une certaine défiance vis-à-vis des élites. Rachetant progressivement de petits câblo-opérateurs régionaux, l'entrepreneur bâtit dans la discrétion le groupe Noos, qui sera plus tard rebaptisé Numericable. En rachetant SFR en 2014, Patrick Drahi se hisse soudainement à la 57e place du classement des plus grandes fortunes mondiales et devient la 3e fortune de l'Hexagone. Incontournable.

Endettement et rigueur financière : des méthodes efficaces mais controversées

Parallèlement, le rachat de SFR en 2014 fait d'Altice un géant mondial des télécoms et remodèle en profondeur le paysage concurrentiel français. Fort d'une expertise technique dans le domaine des télécommunications et d'un instinct imparable des dynamiques de marché, Drahi pressent notamment, et avant les autres, la convergence à venir entre télécoms et médias, au moment où l'émergence du streaming, la hausse des contenus en ligne et la connectivité permanente bouleversent les usages des consommateurs. A tour de bras, le chef d'entreprise rachète le journal Libération, la chaîne BFMTV et la radio RMC, entre autres. Chez SFR, Drahi mise sur les infrastructures, investit massivement dans la fibre et la 5G, se diversifie dans les contenus avec SFR Sport.

Dès son arrivée à la tête de l'opérateur, Drahi impose sa marque ; un style de management aussi redoutablement efficace que controversé. Côté finances, l'entrepreneur fait de l'endettement comme levier la pierre angulaire de son succès, le crédit finançant quantité d'acquisitions permettant à Altice de croître et de gagner des parts de marché – non sans s'attirer, déjà, les critiques de certains observateurs et concurrents. Côté gestion, Drahi déploie une rigoureuse discipline financière et n'hésite pas à sabrer dans la masse salariale du groupe, réduisant les effectifs de SFR de moitié pour atteindre 8 000 salariés. Un turn-over qui n'épargne pas le top management du groupe, où valsent pendant des années les PDG et directeurs généraux.

Phoenix des télécoms

Sans surprise, au fil des ans la "méthode Drahi" soulève son lot d'inquiétudes et interrogations. Hyper-profitable quand les taux d'intérêts étaient bas, le modèle consistant à faire reposer la croissance d'Altice/SFR sur la dette devient caduc quand les mêmes taux s'envolent au début des années 2020. Ses créanciers frappent à la porte de Patrick Drahi. Le bras de fer s'engage, mais le flair de Drahi est toujours aussi vif. Pressentant l'arrivée prochaine du mur de la dette, le financier fait du désendettement la priorité absolue du groupe, y compris par la voie d'éventuelles cessions d'actifs : "tout est à vendre", lance Drahi en 2023, qui finira l'année suivante par se séparer de BFMTV-RMC au profit de Rodolphe Saadé.

Négociateur hors pair, Patrick Drahi garde des cartes dans sa manche en plaçant le produit des ventes du pôle média hors du contrôle de ses créanciers. Et ne leur laisse pas le choix : s'ils veulent être remboursés, ils doivent consentir à des rabais. Dix mois de négociations s'engagent et l'impensable arrive : un accord est finalement trouvé en février 2025. Altice et Drahi sortent renforcés de cette bataille au long cours ; de même que SFR, dont la santé financière est restaurée avant une possible cession.

 "Au-delà de ce que cette restructuration apporte comme oxygène à la société, c'est sûr que sur le plan tactique ça ouvre des options à Patrick Drahi" confie un banquier au Figaro. Une ultime renaissance pour le phœnix des télécoms, alors que Bouygues et Free se sont d’ores et déjà positionnés pour acquérir la téléphonie du groupe, Orange la partie internet, dans une bataille qui s’annonce âpre. Dénouement prévu à l’automne. 

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