Le travail reste largement absent des analyses des comportements électoraux. Un angle mort auquel tente de remédier Thomas Coutrot, chercheur associé à l’Ires, en établissant un lien entre conditions de travail et comportements électoraux.
Oui, le travail façonne vraiment le vote
La compréhension des comportements électoraux repose encore largement sur des grilles d’analyse classiques notamment centrées sur les appartenances sociales, le revenu ou le niveau d’éducation. Pourtant, elles peinent à saisir certaines évolutions récentes, au premier rang desquelles le décrochage démocratique. En réintroduisant le travail comme expérience structurante du rapport au politique dans son étude intitulée "Le bras long du travail", Thomas Coutrot propose de déplacer le cadre d’analyse et d’interroger ce qui, dans l’organisation concrète de la vie professionnelle, façonne les dispositions civiques.
Une socialisation politique par le travail
L’hypothèse s’inscrit dans une tradition ancienne des sciences sociales, celle du « débordement » du travail sur la sphère civique. Elle engage une relecture du rapport au politique. Un individu privé d’autonomie dans son activité professionnelle développe plus difficilement des dispositions à la participation démocratique. À l’inverse, un travail qui laisse place à l’initiative et à la délibération nourrit un rapport plus actif à la vie politique.
L’analyse s’appuie sur un croisement inédit entre les enquêtes relatives aux conditions de travail menées par la Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) et les résultats électoraux à l’échelle communale. Cette approche permet de dépasser les seules variables classiques comme le revenu ou le niveau de diplôme, en introduisant des dimensions liées à l’organisation concrète du travail.
Le déficit d’autonomie comme moteur de l’abstention
Le constat le plus net concerne l’abstention. Le manque d’autonomie au travail accroît significativement la probabilité de ne pas voter : le risque d’appartenir à une commune fortement abstentionniste est 20 % plus élevé pour les salariés disposant d’une faible autonomie opérationnelle au travail, en 2016-17 comme en 2019. "Les résultats confirment qu’à niveau de diplôme, âge, secteur d’activité, profession et autres caractéristiques observables données, l’absence d’autonomie au travail renforce nettement l’abstention aux élections", souligne Thomas Coutrot.
"À niveau de diplôme, âge, secteur d’activité, profession et autres caractéristiques observables données, l’absence d’autonomie au travail renforce nettement l’abstention aux élections"
Ce dernier prolonge ainsi les analyses de Julia Cagé et Thomas Piketty sur le décrochage électoral des catégories populaires dans leur ouvrage Une histoire du conflit politique Élections et inégalités sociales en France (1789-2022), publié aux éditions du Seuil, tout en en déplaçant partiellement les ressorts. Il ne s’agit plus seulement de conditions matérielles ou de trajectoires sociales, mais d’un rapport quotidien au pouvoir d’agir.
Cette capacité d’expression ne va cependant pas de soi. Un rapport du syndicat CFTC consacré à l’expression directe des salariés montre que ces dispositifs, bien que reconnus dans le droit du travail, restent souvent peu mobilisés et faiblement structurés.
Leur mise en œuvre dépend étroitement du contexte organisationnel, notamment du temps disponible, de l’intensité du travail ou encore des relations avec la hiérarchie. Loin d’un espace autonome de délibération, ces lieux d’expression peuvent ainsi être largement encadrés, voire vidés de leur portée critique.
Un vote protestataire
La possibilité de s’exprimer sur son travail, notamment dans des cadres collectifs formalisés, est pourtant cruciale, et fait du lieu de travail un espace d’apprentissage implicite de la délibération. Encore faut-il que cette expression soit effectivement possible. Dans les situations les plus contraignantes, elle se heurte à des obstacles structurels. L’intensité du travail, le manque de temps ou encore la pression organisationnelle constituent autant de freins à la prise de parole collective. Lorsque cette expression devient difficile, voire sans effet, elle tend à s’éroder.
Certaines caractéristiques du travail, comme les horaires atypiques ou la pénibilité physique, sont ainsi associées à une progression du vote en faveur du Rassemblement national et à un recul du vote macroniste
Or, un espace de parole restreint laisse place à d’autres formes d’expression. Certaines caractéristiques du travail, comme les horaires atypiques ou la pénibilité physique, sont ainsi associées à une progression du vote en faveur du Rassemblement national et à un recul du vote macroniste. L’absence d’expression directe et collective au travail, souvent invisibilisée dans le débat public, nourrit donc un sentiment d’usure et de dépossession qui trouve une traduction politique directe dans les urnes.
Le travail, variable oubliée de la démocratie
L’étude ne prétend pas établir de causalité univoque. Elle met en évidence des corrélations confirmées sur deux scrutins distincts et invite à repenser les déterminants de la participation démocratique en intégrant la sphère professionnelle dans l’analyse. Les implications de ce déplacement du regard sont vertigineuses. Si le travail structure les dispositions politiques, alors les politiques publiques qui en organisent les conditions deviennent indirectement des politiques démocratiques. Renforcer l’autonomie des salariés ou leur capacité d’expression ne relève alors plus seulement du droit du travail, mais participe d’un enjeu civique.
Dans un contexte où la défiance politique s’installe durablement, cette perspective ouvre une piste encore peu explorée. La démocratie ne se joue pas seulement dans les institutions ou les urnes. Elle se construit aussi, au quotidien, dans la manière dont le travail est vécu et organisé.
Cem Algul
