À Tenerife, sur les hauteurs du parcours d’Abama, le décor invite autant à la concentration qu’à la prise de recul. C’est dans ce cadre que Victor Dubuisson, ancien joueur professionnel et plus haut classé français de l’histoire dans la discipline, aujourd’hui engagé dans la transmission, et Gérald Bouhourd, cofondateur et associé de C&S Partners, cabinet de conseil en stratégie et leadership, ont décidé de formaliser une ancienne relation de confiance. Leur complicité dépasse largement le golf et s’exprime notamment à travers une approche du coaching fondée sur la lucidité, l’exigence et le respect des trajectoires individuelles.

Décideurs Magazine. Victor, quelle est votre actualité ?

Victor Dubuisson. Elle est à la fois sportive, pédagogique et structurante. Abama Golf Academy que j’ai fondée l’an dernier est désormais pleinement opérationnelle. Nous accueillons régulièrement des joueurs professionnels, mais aussi des amateurs très engagés, avec une approche qui va bien au-delà du simple travail technique. Parallèlement, je lance un nouveau projet à Hossegor à partir de janvier. Il ne s’agira pas de stages ponctuels, mais d’un accompagnement au long cours de jeunes joueurs à fort potentiel, souvent à un moment décisif de leur parcours. Ce sont des profils qui ont besoin d’un cadre, d’un regard extérieur et d’un travail sur la durée pour franchir un cap. L’enjeu, pour moi, est toujours le même : transmettre sans formater.

Vous avez décidé de formaliser votre lien à travers un partenariat entre Abama Golf Academy et C&S Partners. Qu’est-ce que chacun apporte à l’autre ?

Gérald Bouhourd. Loin d’être un rapprochement opportuniste, ce partenariat s’inscrit dans une continuité. Ce que nous partageons avec Victor, c’est une même exigence intellectuelle vis-à-vis du coaching. Nous refusons l’idée d’un accompagnement standardisé. Dans nos métiers, la tentation est grande de plaquer des modèles, des recettes ou des outils clés en main. Qu’il s’agisse d’un dirigeant ou d’un joueur de haut niveau, la performance durable repose toujours sur une compréhension fine de l’individu, de ses ressorts profonds comme de ses angles morts. Victor apporte cette lecture très incarnée de la performance, vécue de l’intérieur, là où nous apportons des grilles d’analyse issues du monde du leadership et des sciences comportementales.

V. D. Ce qui m’a convaincu, c’est la capacité de C&S Partners à rester extrêmement concrets. Un joueur de golf ne progresse jamais avec des concepts abstraits. Il faut en permanence observer, comprendre, ajuster. Chez C&S, j’ai retrouvé cette même logique. Le partenariat permet aussi d’élargir les perspectives : les échanges avec Gérald et ses équipes nourrissent ma propre pratique de coach. Il y a beaucoup à apprendre à confronter des univers qui, en apparence, semblent éloignés mais obéissent en réalité aux mêmes lois.

“Chez les dirigeants que j’accompagne, je retrouve souvent une grande intelligence stratégique, mais parfois une difficulté à accepter l’erreur”

Qu’est-ce qui rapproche et distingue le coaching sportif du coaching de dirigeants ?

G. B. Ce qui me frappe le plus, c’est la proximité des mécanismes de décision. Un dirigeant comme un golfeur évolue dans un environnement instable avec des paramètres mouvants. Il doit décider avec une part d’incertitude, assumer les conséquences, puis passer au coup suivant. La différence tient surtout à la culture de l’entraînement. Les sportifs acceptent naturellement de répéter, d’ajuster, de revenir sur les bases. Les dirigeants, eux, ont parfois plus de mal à consacrer du temps à ce travail de fond, alors même qu’il conditionne leur efficacité.

V. D. Le sport apprend très tôt l’humilité puisqu’il n’est jamais impossible de rater, même au plus haut niveau. Cette confrontation permanente à la réalité est extrêmement formatrice. Chez les dirigeants que j’accompagne, je retrouve souvent une grande intelligence stratégique, mais parfois une difficulté à accepter l’erreur. Le golf peut alors devenir un terrain d’apprentissage très puissant, parce qu’il ne triche pas. Il renvoie immédiatement à soi-même.

Quelles sont, selon vous, les qualités essentielles d’un bon coach ?

V. D. L’empathie est fondamentale. Il faut être en mesure de comprendre l’autre sans projeter ses propres attentes tout en faisant preuve de patience. Le golf est un sport extrêmement exigeant, parfois ingrat. Ajouter de la dureté inutile est contre-productif. Un bon coach sait quand parler et quand se taire. Il sait aussi adapter son discours à la personne, au moment ainsi qu’au contexte.

G.B. J’ajouterais la générosité et l’humilité. Un coach n’est pas là pour briller à la place de son coaché. Sa réussite passe par celle de l’autre. Dans le business comme dans le sport, l’ego du coach peut parfois prendre trop de place. Cette situation peut fonctionner à court terme mais jamais durablement.

Avez-vous une anecdote marquante de coaching, positive ou négative ?

V. D. Sans entrer dans les détails, je dirais que les expériences les plus difficiles sont celles où la personne n’est pas réellement prête à se remettre en question. Le coaching suppose d’accepter une part de vulnérabilité qui devient une porte d’entrée à l’écoute. Sans cela, même les meilleurs conseils restent sans effet.

G. B. En entreprise, c’est très similaire. Certains dirigeants sont accompagnés parce que leur environnement le demande, pas parce qu’ils en ressentent le besoin. À l’inverse, lorsqu’un dirigeant vient avec une démarche sincère, les transformations peuvent être profondes et durables.

“Le golf révèle très vite les déséquilibres, les excès de tension, parfois même les mécanismes de fuite”

Le golf apprend à décider sous pression et à accepter l’échec. Que diriez-vous à un dirigeant qui voudrait s’en inspirer ?

V. D. Je lui dirais d’abord d’accepter que la perfection n’existe pas. Ce qui fait la différence au golf, c’est la capacité à rester lucide, à analyser rapidement pour ensuite se projeter. Beaucoup de dirigeants restent bloqués sur une décision passée qui n’a pas fonctionné ou un choix qui s’est avéré être le mauvais. Or, l’énergie doit être tournée vers l’action suivante. C’est une discipline mentale qui s’apprend.

G. B. J’ajouterais que le golf enseigne une forme de responsabilité très saine. Sur un parcours, il n’y a ni excuses ni boucs émissaires. En entreprise, cette posture est précieuse. Elle permet de sortir de la justification permanente pour entrer dans une logique d’apprentissage continu. Les dirigeants qui intègrent cette approche gagnent souvent en clarté et en sérénité.

Victor, au-delà d’un bon swing, qu’est-ce que les chefs d’entreprise attendent de vous ?

V. D. Ils viennent chercher un cadre. Beaucoup de dirigeants sont habitués à être en contrôle permanent. Sur un parcours, ce contrôle est mis à l’épreuve. Le golf révèle très vite les déséquilibres, les excès de tension, parfois même les mécanismes de fuite. Mon rôle n’est pas de les juger, mais de leur offrir un espace où ils peuvent observer leur propre fonctionnement. Pour certains, c’est une révélation. Ils comprennent que la performance passe aussi par le relâchement, la confiance et l’acceptation de ses limites.

Propos recueillis par Cem Algul


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