Adepte de la parole rare, allergique au buzz, amoureux de l’écriture, préférant convaincre que clasher, Bernard Cazeneuve est un "ovni" dans notre vie politique. Dans cet entretien, il revient sur les valeurs qui l’animent.
Bernard Cazeneuve : "Je suis méfiant à l’égard des appareils politiques"
Décideurs. Vous êtes habitué à consigner les moments clés de la vie politique. L’écriture revêt-elle une importance dans votre vie quotidienne ?
Bernard Cazeneuve. Un chien parmi les loups est la compilation des blocs-notes parus dans le quotidien L’Opinion depuis trois ans, accompagnée d’une préface qui esquisse un projet pour notre pays dans la perspective des prochaines échéances nationales. On ne peut participer utilement au débat public sans réfléchir aux défis qui se présentent à nous et sans énoncer sincèrement des choix clairs pour l’avenir.
L’écriture est le meilleur moyen d’atteindre le but, en prenant le temps d’une pensée claire, construite et respectueuse des Français.
Le livre oscille entre observations et détails programmatiques. Le lecteur peut se demander si vous vous positionnez comme un « sage au-dessus de la mêlée » ou si vous avez vraiment envie de replonger dans l’arène. Ce flou est-il volontaire ?
Il n’y a là aucun flou. Si, pour être dans la mêlée, il faut renoncer à réfléchir et à proposer, alors quel est le sens de la politique ? Si, pour être audible, il faut céder à tout prix à l’air du temps, notamment à la tentation de l’outrance et du dégagisme, chercher à plaire plutôt qu’à convaincre, alors où est le courage ? On doit être différent dans l’arène si on a d’abord la préoccupation du pays et si on cherche à le servir dans la plus grande abnégation !
Vous évoquez deux facteurs de tension dans la société française : le national-populisme et le radical-populisme. Ces deux forces sont très attractives auprès de la jeunesse et des classes populaires. Comment porter le fer contre ces idéologies ?
Il s’agit là de deux dégagismes – c’est ainsi qu’il faut les nommer – qui font de la désespérance le carburant de leur prospérité. Ils peuvent gagner sur la manipulation et les mensonges… Mais gouverner est une autre affaire.
Nous le constatons aux États-Unis, où en quelques mois, le désordre instauré sur tous les sujets affaiblit une grande nation et lui fait perdre son crédit. Quant aux résultats promis, on voit bien qu’ils peinent à être délivrés. Il faut donc convaincre les citoyens de cette impasse en les rassemblant autour d’une certaine idée de la Nation dans laquelle ils puissent se reconnaître.
"Les populistes peuvent gagner sur la manipulation et les mensonges. Mais gouverner est une autre affaire..."
Je vois quatre grands défis à relever : celui des valeurs dans un pays où les repères, les grands principes et les notions fondamentales sont perdus de vue, qu’il s’agisse du respect des fondements de l’État de droit, de la laïcité, du respect de l’ordre public et des libertés fondamentales. Il faut aussi réconcilier l’efficacité économique et la justice sociale, et définir les grandes politiques publiques pour y parvenir. Il faut rendre compatibles la lutte contre le réchauffement climatique et la production, en créant les conditions d’une croissance sobre et sûre. Enfin, nous devons rétablir les fondements du multilatéralisme et du droit international dans un contexte où dominent le retour des impérialismes, le cynisme des régimes autoritaires et la guerre avec ses crimes abjects.
Le radical-populisme de l’extrême gauche prospère en grande partie parce que le PS s’est allié à LFI, ce qui légitime leur ligne. Votre ancienne famille politique a-t-elle une part de responsabilité ? Que faire ?
Il faut prendre acte de la faiblesse de la gauche de gouvernement qui trouve essentiellement sa source dans l’égopathie de ses leaders et la faiblesse de leurs visions, et reconstruire une force, non à partir des appareils, mais par le rassemblement le plus large possible des Français autour des valeurs de la gauche humaniste et républicaine.
Pour combattre les populismes, certains évoquent un axe qui irait de François Ruffin à Raphaël Glucksmann. Voyez-vous la démarche d’un bon œil ? Si oui, envisageriez-vous de la défendre publiquement ?
On a plus besoin d’une pensée politique que d’un axe agrégeant tous les égos, avec pour arrière-pensée de pouvoir neutraliser tous ceux qu’on aspire à éliminer. On a plus besoin d’une ambition pour la France que d’une compétition d’ambitieux pour eux-mêmes. Je suis méfiant à l’égard des appareils politiques qui ne servent plus depuis longtemps de grandes causes, pour ne se préoccuper que d’intérêts individuels et souvent dérisoires. Ceux qui prétendent vouloir renverser la table et rompre avec tout seraient bien inspirés de renouer avec l’éthique de responsabilité et l’exigence de crédibilité s’ils veulent convaincre. C’est dans cette exigence-là que se manifestent le respect des Français et la noblesse de la politique.
"La période qui s’achève a démontré que la verticalité n’était pas l’efficacité et que le mépris des corps intermédiaires, des syndicats et des partis ne pouvait qu’aboutir à des courts-circuits politiques, démocratiques et institutionnels"
Vous écrivez que la France "est désormais sans corps intermédiaires, sans partis crédibles, ni forces syndicales". Tous ces acteurs sont les piliers du libéralisme. Si la tendance se poursuit, craignez-vous une dérive illibérale ?
La période qui s’achève a démontré que la verticalité n’était pas l’efficacité et que le mépris des corps intermédiaires, des syndicats et des partis ne pouvait qu’aboutir à des courts-circuits politiques, démocratiques et institutionnels. Le risque est désormais grand que tout cela ne s’achève dans la crise de régime. Je crains donc le désordre, amplifié par le triomphe du dégagisme qu’on aura contribué à conforter. Voilà pourquoi je crois au rassemblement des Français pour le conjurer et accomplir l’effort de redressement nécessaire.
Les partis les plus illibéraux prospèrent sur les réseaux sociaux que vous qualifiez de "meute, de multitude sans visage". Vous déplorez ceux qui "augmentent les likes sur leur compte X". Mais est-il encore possible de faire autrement si l’on veut toucher la jeunesse et les classes populaires ?
"Respecter les Français, ce n’est pas commenter l’actualité, les saturer d’une présence dont ils ne distinguent plus l’utilité, c’est s’exprimer seulement lorsque c’est utile"
J’en suis convaincu. Cela impliquera beaucoup de courage et peut-être l’épreuve de la solitude. Mais rien ne se fera de grand sans la volonté résolue d’échapper aux meutes constituées, à leurs manipulations à grand renfort d’algorithmes, à la volonté de diviser et d’opposer les citoyens les uns aux autres, après les avoir essentialisés et traités comme des clientèles à conquérir.
Mieux vaut chercher à convaincre avec sincérité, plutôt qu’à séduire. Il faudra parler aux Français de leur pays et de leurs problèmes, et les considérer comme un grand peuple dont l’histoire témoigne de la puissante intelligence. Pour avoir eu trop souvent le sentiment du mépris, nos compatriotes désespèrent de leurs élites. Mais ils ont en eux la force du sursaut, car ils ont l’amour de leur pays.
Dans le même ordre d’idée, "la fébrile omniprésence médiatique méthodiquement mise en scène" est-elle évitable ? À l’heure de l’information en continu, le fait d’être peu bavard, d’avoir la parole rare n’est-il pas utopique ?
Respecter les Français, ce n’est pas commenter l’actualité, les saturer d’une présence dont ils ne distinguent plus l’utilité, c’est s’exprimer seulement lorsque c’est utile. Je conviens que ce chemin-là est plus ardu, qu’il est plus escarpé. Mais c’est à mon humble avis le seul possible.
Propos recueillis par Lucas Jakubowicz
Un chien parmi les loups, de Bernard Cazeneuve, L'Observatoire, 252 pages, 22 euros
Photo : Hannah Assouline

