Les relations entre responsables politiques et journalistes suscitent bien des idées reçues. Comment les choses se passent-elles au quotidien ? Plongée dans le monde des off, des échanges informels dans les wagons-bars, les lobbys d’hôtels et les arrière-salles de restaurants.

Les journalistes politiques sont souvent confrontés aux mêmes questions de la part du grand public : "Êtes-vous amis avec les politiciens ?", "Comment glanez-vous vos informations ?", "Comment être objectif si vous côtoyez vos cibles au quotidien ?", "Qui manipule qui ?".

Ces interrogations sont légitimes et il est sain de comprendre comment travaillent ceux qui couvrent la vie publique pour le compte de radios, de chaînes de télévision ou de journaux. Trois professionnels se sont confiés sur un quotidien plus proche du sacerdoce que de la routine.

Briser la glace

Tous sont sur la même longueur d’onde. Leur travail est avant tout humain, nécessite de nouer de la confiance, ce qui demande un certain temps. Lou Fritel, qui couvre les droites pour Paris Match depuis trois ans, se targue "d’enchaîner une vingtaine de rendez-vous par semaine". Cela lui permet de tisser des relations personnelles avec des sources qui reviendront vers elle le moment venu. Il peut s’agir d’élus, mais aussi de conseillers ministériels, de hauts fonctionnaires, de personnalités qui ne sont plus dans la vie publique mais conservent des antennes au cœur des états-majors et des ors de la République.

Au cours de ses entretiens, elle n’hésite pas à "lâcher quelques informations sur ma vie privée. C’est une technique pour inciter mes vis-à-vis à se dévoiler et à m’accorder leur confiance". La journaliste, présente régulièrement sur les ondes de France Info TV ou dans l’émission C dans l’air, "prend également du plaisir à voir que certains m’appellent juste pour papoter. J’accepte bien volontiers, ce sont des relations professionnelles qu’il faut soigner".

Hadrien Brachet, en charge du suivi des gauches pour Le Point, cherche-lui aussi à générer de la confiance réciproque afin de "créer des moments propices à des confidences tout en restant professionnel". Pour ce faire, la principale condition est de "respecter ses engagements".

Si les responsables politiques acceptent la parution d’articles où ils n’apparaissent pas à leur avantage, "il est indispensable de ne jamais griller des off pour rester fiable", insiste le jeune journaliste de 25 ans qui a fait ses premières armes chez Marianne.

"Pendant des années, nous sommes habitués à suivre partout un bord politique, qu’il s’agisse des meetings, des journées parlementaires, des universités d’été, des conventions : nous sommes toujours ensemble"

Une proximité de fait

La glace se brise d’autant plus facilement que les deux parties se côtoient au jour le jour. "Pendant des années, nous sommes habitués à suivre partout un bord politique, qu’il s’agisse des meetings, des journées parlementaires, des universités d’été, des conventions : nous sommes toujours ensemble", témoigne Virginie Le Guay, éditorialiste sur France Info TV.

Forcément, cela crée des liens de proximité. Lorsque l’on se retrouve coincé dans une gare de province à cause d’une grève, que l’on se croise le soir dans les bars d’hôtels ou que l’on se côtoie plusieurs fois par mois dans les mêmes wagons-bars de TGV, un vécu commun se crée. "Tout cela peut donner naissance à des liens d’amitié qui peuvent exister par la force des choses", reconnaît la journaliste. Sans compter que "plumitifs" et "politiciens" font bien souvent partie du même monde : ils sortent des mêmes écoles, ont des amis communs, viennent parfois des mêmes milieux sociaux.

La quête de l’équilibre

Pour autant, les professionnels interrogés sont unanimes : il faut maintenir la distance, ne pas nouer d’amitié afin de rester le plus objectif. Hadrien Brachet évoque un "équilibre" et estime que les relations entre politiques et journalistes sont "uniques et assimilables à de l’artisanat. C’est un travail d’alchimiste que l’IA ne pourra jamais remplacer".

Pour sa part, Lou Fritel évoque une "relation transactionnelle. Chaque bord a besoin de l’autre et je considère les personnes que j’interviewe comme des clients". Des "clients" qu’il est nécessaire de bien cerner. Certains utilisent les journalistes pour faire passer de faux messages, intoxiquer les adversaires.

"C'est un travail d'alchimiste que l'IA ne pourra jamais remplacer"

Chaque parti politique à ses propres coutumes. À gauche, Hadrien Brachet note que "les Insoumis sont davantage verrouillés, disciplinés, avec une culture verticale où les désaccords internes ne doivent pas filtrer auprès de la presse. Au PS et chez les écologistes, il y a plus une culture de critiques réciproques en interne assumées. Dans les guerres entre courants, les socialistes ont depuis longtemps, pour le meilleur et pour le pire, la “tradition” de s’interpeller par voie de presse".

Le quotidien impose un subtil jeu de séduction mutuel, des moments propices à la confidence, de l’adrénaline partagée. De fait, des relations privilégiées peuvent survenir, rester strictement professionnelles. Mais pas seulement…

La grande séduction

Les relations amoureuses de quelques nuits ou d’une vie sont-elles fréquentes dans le milieu ? De prime abord, les citoyens auraient tendance à répondre "Oui" en citant un nombre important de couples entre journalistes et responsables politiques qui ont fini par se séparer ou qui traversent les années avec bonheur.

Parmi les plus connus, Anne Sinclair et Dominique Strauss-Kahn, Béatrice Schönberg et Jean-Louis Borloo, François Hollande et Valérie Trierweiler, Audrey Pulvar et Arnaud Montebourg, François de Rugy et Séverine Servat, Anna Cabana et Jean-Michel Blanquer, Isabelle Saporta et Yannick Jadot ou encore Raphaël Glucksmann et Léa Salamé. Soulignons aussi que Marion Maréchal a pour père biologique le journaliste Roger Auque qui, en enquêtant sur Jean-Marie Le Pen, a séduit sa fille. Plus récemment, Thomas Sotto est tombé amoureux de Mayada Boulos, alors conseillère en communication de Jean Castex.

En réalité, le phénomène reste plutôt rare et les relations sont de plus en plus "prudes". Dans les années 1970, Françoise Giroud, alors à la tête de L’Express, privilégiait le recrutement de jeunes et sémillantes journalistes pour tirer les vers du nez d’élus presque tous hommes d’un certain âge. La patronne de presse n’était pas la seule à opter pour cette technique.

Ainsi, en 1988, la toute novice Valérie Massonneau, plus tard connue sous le nom de Trierweiler, fut recrutée par Paris Match alors qu’elle commençait sa carrière dans la confidentielle revue Profession politique. La meilleure ligne à son CV? François Mitterrand lui avait fait un petit numéro de charme en public…

"En trois ans, je n'ai été confronté qu'une seule fois à de la drague lourde"

Virginie Le Guay, qui a débuté au Quotidien de Paris en 1985, se souvient de cette époque : "Parmi les élus, il n’y avait que des hommes ou presque. La drague étant omniprésente, les femmes journalistes étaient choisies pour leur capacité à soutirer des infos, un jeu de séduction s’instaurait assez vite." Le travail pouvait être assez pénible et certains propos déplacés. "Pour s’en sortir, il fallait être ferme dès le départ", se rappelle celle qui "faisait attention à ne pas avoir de liens rapprochés. Je n’acceptais ni le tutoiement ni les invitations à dîner".

La féminisation de la classe politique, la fin de l’impunité, le mouvement MeToo ont fait évoluer les choses. C’est ce que constate Lou Fritel : "J’ai moins de 30 ans. En trois ans, je n’ai été confrontée qu’une seule fois à de la drague lourde". Autres temps, autres mœurs…

Lucas Jakubowicz

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