Le quinquennat de Nicolas Sarkozy vu par Jean-Marie Colombani
L’élection a beau s’effectuer par le prisme du Parlement ou directement par le peuple, il en va des vingt-trois présidents de la République comme des Rois de France précédemment, un lien unique, celui de la filiation avec les Français.
Le président de la République, c’est le père, la figure tutélaire qui doit assurer l’autorité nationale et la représentation de ceux qui l’ont élu – et de ceux qui ne l’ont pas désigné. Sa seule limite, c’est l’État de droit. Héritier d’un pouvoir monarchique, il est le chef des armées, le premier magistrat de France, le chef de la diplomatie et le détenteur du droit de grâce. Son élection passionne les Français. L’intuitu personae qui lie le peuple au souverain mobilise les foules : 83,77 % des inscrits en 2007, 84,8 % en 1965 et 84,23 % en 1974. À ce niveau-là, le suffrage universel direct n’est plus la marque concrète d’un signe d’intérêt, il est l’attachement viscéral des Français au monarque républicain.
Jean-Marie Colombani s'exprime sur le sujet.



Décideurs. Après l’espoir suscité par sa campagne et son élection, à quoi tient l’impopularité dont pâtit Nicolas Sarkozy ? N’est-elle pas consubstantielle à l’élection présidentielle sous la Ve République ?

Jean-Marie Colombani.
L’espoir qu’il a suscité est à relativiser. Il n’est en rien en comparable avec celui de François Mitterrand en mai 1981, après un quart de siècle sans alternance. Par ailleurs, on l’oublie souvent, mais en 2007, la France vote Ségolène Royal. Seule une catégorie de la population – les plus de 60 ans – renverse la tendance au profit de Nicolas Sarkozy. Plus qu’une attente, le Président incarnait un pari sur une énergie après douze ans d’un règne digne d’un « roi fainéant ». Face à un pays qui glissait progressivement vers l’immobilisme et le relâchement, les Français ont préféré un concentré d’énergie.

L’impopularité de Nicolas Sarkozy provient de différents paramètres. Le premier d’entre eux trouve sa source dans le mécanisme même de l’élection présidentielle. Le premier tour de proportionnelle intégrale entraîne en effet une profusion de candidatures et une dispersion maximale qui ont un effet dévastateur. C’est un vote d’adhésion, éparpillé et somme toute assez faible, qui fait qu’au second tour, on élimine plutôt qu’on choisit, et que celui qui gouverne au nom de son camp est déjà minoritaire. Un vrai processus démocratique requerrait davantage de compromis et de majorité construite. Dans le mécanisme d’une élection à deux tours, une primaire, comme au PS, devrait être généralisée par tous les camps comme premier tour. L’assise n’en serait que plus forte.

De la même manière, le culte français pour les programmes présidentiels détaillés écarte de l’essentiel. On assiste à chaque fois à un véritable cahier de doléances où pour chaque demande correspond une promesse. Au lieu de cela, nous devrions nous concentrer sur quelques grandes orientations.
La seconde raison de l’impopularité de Nicolas Sarkozy provient de sa fonction et de ce qui lui revient en propre : Nicolas Sarkozy n’a pas voulu du costume présidentiel proposé et a préféré endosser le sien. Cela a choqué l’opinion et même une partie non négligeable de la droite qui ne se reconnaissait pas. Tout le monde attendait alors qu’il se « représidentialise ».

Une autre cause réside bien sûr dans la crise. Nicolas Sarkozy a voulu convertir la France à la réussite individuelle américaine. Tout cela a été balayé d’un revers par la crise qui a remis en place du collectif, de l’interventionnisme étatique, etc.



Décideurs. Nicolas Sarkozy n’a-t-il pas annihilé les principes fondamentaux de la Ve République en étouffant le Premier ministre et le reste du gouvernement ?

J.-M. C.
Vouloir tout faire n’est pas une chose condamnable en soi, mais il convient de ne surtout pas l’institutionnaliser, comme l’a fait le Président. Une bonne part des critiques adressées émane du mépris dont il a fait preuve vis-à-vis du gouvernement en concentrant de la sorte les pouvoirs. C’est d’autant plus choquant que sous la Ve République, le gouvernement est à Matignon et que l’Élysée se contente de donner l’impulsion. Or depuis cinq ans, l’échelon Matignon est court-circuité.
François Fillon aurait sans doute dû quitter son poste au moment même où le Président l’a renommé. Il serait ainsi devenu une alternative crédible.



Décideurs. Rejoignez-vous ceux qui qualifient Nicolas Sarkozy des épithètes « monarque républicain » ou « enfant gâté » ?

J.-M. C.
« Monarque républicain » est utilisé depuis 1958. Il est inhérent à notre histoire, à nos institutions, au mode de scrutin, aux prérogatives du Président. Par ailleurs, si Nicolas Sarkozy a sans doute au début de son quinquennat présenté les traits d’un enfant qui cassait ses jouets, il affiche depuis un autre profil et de vrais succès à son actif. Il apparaît combatif et réactif et les événements extérieurs, tels que la crise ou les conflits dans le monde, posent la question de savoir s’il est opportun de changer le capitaine du bateau en pleine tempête.

Pour comprendre Nicolas Sarkozy, il faut voir boîte par boîte l’ensemble de sa politique. Du point de vue international, que lui reprocher, outre d’avoir reçu Mouammar Kadhafi et de l’avoir combattu ensuite ? En termes de fonction présidentielle, on a vu à quel point il avait pu choquer, mais le duo formé avec le Président Obama reste son meilleur atout. Et il restera par ailleurs le Président qui a donné au Parlement une place supérieure et recherché un meilleur équilibre des pouvoirs. En matière économique et sociale, s’il affiche une parfaite gestion de la crise, force est d’admettre qu’il incarne l’injustice fiscale. Quant aux questions de société, il n’a, pour l’heure, pas réussi à convaincre, surtout quand le courant de fond demande de la protection, domaine où la gauche se défend.

Il ne faut pas oublier que l’élection présidentielle constitue un film dans le film. Rien n’est joué et le jeu reste ouvert jusqu’au sprint final. Les mois de janvier et février 2012 seront ceux où tout risque bien de se passer. En attendant, reste à surveiller le déplacement du centre vers la gauche ou le positionnement de l’électorat du Front national. Et pour Nicolas Sarkozy, à ne pas mégoter sur les réformes au lieu de privilégier les saupoudrages et à privilégier le poste de Président dans la crise à celui de candidat à une élection.
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