Surnommé parfois RVR ou Rhino, Renaud Van Ruymbeke était une figure de la lutte anticorruption. L’indépendance chevillée au corps et au cœur, le juge d’instruction a marqué la justice française. Il s’est éteint à 71 ans le 11 mai dernier.

"Je m’en tape de ma carrière." Cett affirmation aura souvent été répétée au micro de journalistes avides de dévoiler le secret de ce juge incorruptible. Sa carrière a pourtant de quoi faire rêver les jeunes des bancs de l’École nationale de la magistrature (ENM) dont il est sorti en 1977. Le juge d’instruction né à Neuilly en 1952 a instruit les affaires parmi les plus médiatisées depuis les années quatre-vingt : Urba, Clearstream, Balkany, les frégates de Taïwan, Cahuzac, Kadhafi… Il avait expliqué dans un podcast de France Culture qu’il avait rejoint la magistrature dans une "une période de transition" quand "la justice est un peu sortie du Moyen-Âge". Il parle d’un temps où l’on n’enquêtait pas sur les ministres et les partis politiques. "Il est le premier à ne pas avoir eu peur des noms des politiques, des puissants, affirme son confrère juge anticorruption Éric Halphen. Il travaillait en toute indépendance avec beaucoup de courage et une grande technicité." Renaud Van Ruymbeke fera partie en 1997 des huit magistrats cosignataires de l’Appel de Genève pour un espace judiciaire européen et pour renforcer la lutte contre le blanchiment d’argent et la fraude fiscale. Un combat qu’il l’a toujours animé, lui qui pointait régulièrement du doigt les montants faramineux cachés dans des paradis fiscaux.

Ne pas rouler pour sa carrière

Rhino n’a jamais porté dans son cœur le corporatisme de la profession qu’il avait rejointe. "J’ai une relation ambivalente avec la notion de juge, de magistrature, de robe… Je me sens plus citoyen que juge." La petite graine de son indépendance farouche, c’est son père, un haut fonctionnaire, qui l’a plantée lorsqu’il lui dit : "Les magistrats qui ont condamné les résistants pendant la guerre sont les mêmes qui ont condamné les collabos à la libération." 

"J'ai une relation ambivalente avec la notion de juge, de magistrature, de robe..."

Si Renaud Van Ruymbeke doit reconnaître plus tard que cette phrase contenait sa part de vérité, il a, tout au long de sa carrière, mis un point d’honneur à redorer la profession en l’exerçant avec la plus grande indépendance possible. Il a toujours pris soin de maintenir une distance suffisante avec les enquêteurs ou les parties. Et à ne pas rouler pour sa carrière. C’était aussi un homme de dialogue. Toujours au micro de France culture, il confiera que ses discussions avec les avocats, porteurs de la voix de leurs clients – d’une autre version –, et couvertes par "la foi du palais" lui ont permis d’éviter des erreurs.

Hautes vertus morales et indépendance affirmée

Son indépendance a fait grincer quelques dents à l’époque où la sphère politique restait hors de portée de la justice. Alors qu’il commence son parcours dans le Calvados, il décroche le poste de substitut du procureur de la République à la section financière de Caen. Il se retrouve saisi d’une affaire politico-financière appelée Ramatuelle impliquant le ministre du Travail sous Valéry Giscard d’Estaing Robert Boulin, soupçonné d’avoir acquis illégalement des terrains dans le village du Sud. Premier choc pour le jeune juge d’instruction lorsque l’homme politique est retrouvé mort quelques mois plus tard dans un étang de la forêt de Rambouillet. Renaud Van Ruymbeke apprend aux informations qu’une lettre de suicide le désigne comme responsable.

Un traumatisme qui le suivra pour le restant de sa carrière. Des années après, alors que l’affaire n’a toujours pas été élucidée, le juge d’instruction continuait à penser que les critiques à son encontre dans cette enquête étaient symptomatiques d’une justice empêchée. À l’issue de ses années dans le Nord, le procureur général du parquet de Caen avait signalé dans le dossier de Renaud Van Ruymbeke ses hautes vertus morales et son indépendance affirmée. "C’est ce trait de caractère que je redoute pour lui, car il peut le conduire à des positions extrêmes ou excessives voire à des résultats fâcheux."

Son indépendance a fait grincer quelques dents à l'époque où la sphère politique restait hors de portée de la justice

“I’m a poor lonesome JI”

À la fin des années quatre-vingt, c’est l’affaire Urba sur les financements occultes du Parti socialiste qui attire l’opprobre du parti à la rose sur Rhino, alors que le mandat de François Mitterrand bat son plein. Le juge d’instruction mène une perquisition dans les locaux de la rue de Solférino, fait alors rarissime dans l’histoire politique française. Preuve, encore, de son indépendance, "parfois mal vécue par sa propre institution qui ne l’a pas toujours soutenu pour le moins, les avocats et ses collègues rennais en étaient le témoin quotidien", selon Catherine Glon, bâtonnière du barreau de Rennes pour 2023-2024 qui a côtoyé le juge Van Ruymeke alors qu’il enquêtait sur cette affaire. Il avait rejoint la Bretagne en 1988 pour prendre les fonctions de conseiller à la cour d’appel de Rennes avant de rentrer à la chambre d’accusation trois ans plus tard. Lorsque le Parlement de Bretagne brûle en février 1994, il court la rumeur selon laquelle c’était son bureau qui était visé. L’intéressé démentira dans un entretien à Ouest France, affirmant que ce n’était qu’une fusée de détresse lancée par un marin-pêcheur manifestant qui avait mis le feu au palais.

La plupart de ses dossiers ont été détruits, et aussi son dessin de Lucky Luke sur son cheval, avec cette inscription "I’m a poor lonesome JI" ("Je suis un pauvre juge d’instruction solitaire", ndlr). En octobre de la même année, il apprend qu’un contrat a été mis sur sa tête. Un magistrat du conseil de la magistrature lui conseille de "faire attention" et pendant plusieurs semaines, il se déplace vêtu d’un gilet pare-balles et accompagné de gardes du corps. Et toujours, orné de cette moustache qu’il n’a jamais quittée depuis ses 25 ans. 

Ces rebondissements bretons ne l’empêcheront pas de partager sa vie de retraité entre Rennes et Paris à partir de 2019. Une retraite que cet humaniste appréhendait : "Le jour où j’ai arrêté, c’était (…) le vide absolu." Rien d’étonnant pour une personne qui fait "figure emblématique de l’indépendance de la Justice", selon la Cour de cassation. Il faut espérer qu’il aura transmis à ses étudiants de l’ ENM où il a longtemps enseigné "son sens de l’engagement dans la recherche de la vérité". Fabrice Vert, le premier vice-président du tribunal judiciaire de Paris, souligne par ailleurs les grands talents de pianiste de Rhino, qui jouait adolescent près de trois heures par jour. Infatigable travailleur.

Anne-Laure Blouin

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