Thomas Michaud est chercheur associé au laboratoire ISI/Lab RII, Université du littoral Côte d’Opale. Docteur en sciences de gestion, option prospective et MBA, il travaille depuis vingt ans sur l'influence de la science-fiction sur les processus d'innovation technologique et politique. Il a récemment publié La Science-fiction institutionnelle (L’Harmattan, 2023) et De la fiction à l’innovation. Ces visionnaires qui ont changé le monde (Le Manuscrit, 2022).

Décideurs Magazine. Quelle est la relation entre la science-fiction et l’innovation ?

Thomas Michaud. En étudiant l’histoire de la science-fiction, on se rend compte que beaucoup d’inventions sont issues d’un imaginaire technique. Dans la lignée d’autres chercheurs, j’essaie de déterminer dans quelle mesure l’imaginaire, à travers des archétypes technologiques, peut être à l’origine de l’innovation scientifique. J’ai étudié l’histoire de la science-fiction et comment elle avait représenté la science et la technologie depuis le XIXème siècle afin de trouver des exemples qui se seraient réalisés grâce aux ingénieurs et entrepreneurs. Beaucoup d’auteurs de science-fiction comme Jules Verne ont vulgarisé la science avec pour objectif de la populariser auprès des classes populaires et de la jeunesse. Depuis la révolution industrielle, notre imaginaire est constamment nourri en représentations du futur et en technologies utopiques, que nous appelons aussi "novums".

De plus en plus d’entreprises développent aujourd’hui des programmes de R&D liés à l’utilisation ciblée de la science-fiction pour favoriser l’innovation et la prospective. Cette science-fiction institutionnelle, que je pratique, est appelée "design fiction" et est utilisée dans de multiples secteurs comme l’énergie (EDF), les télécommunications (Orange), l’espace (l’ESA et la NASA), et bien d’autres, principalement aux États-Unis, en Europe, mais aussi en Chine. La Red Team Défense est une autre preuve de l’importance croissante accordée à la science-fiction. Créée en 2019 à l’initiative du Ministère des Armées, en association avec l’Université Paris Science et Lettres, cette équipe, composée d’auteurs et scénaristes de science-fiction, travaillant étroitement avec des experts scientifiques et militaires, imagine les menaces technologiques, économiques, sociétales et environnementales pouvant peser sur la France et ses intérêts à l’horizon 2030-2060.

Pouvez-vous citer des exemples où la science-fiction a prédit ou influencé des innovations importantes ?

Jules Verne a été une source d’inspiration extraordinaire, notamment avec De la Terre à la Lune (1865). Dans ce texte visionnaire, le romancier a anticipé d’un siècle la mission lunaire Apollo de la NASA, mené entre 1961 et 1972, qui a permis aux États-Unis d’envoyer des êtres humains sur la Lune. Un autre cas serait Robur le Conquérant (1886), où l’écrivain français décrit l’Albatros, une plateforme volante gigantesque alimentée par de l’électricité et mue par des hélices parallèles au sol, véritable ancêtre de l’hélicoptère.

Dans Neuromancien (1984), roman fondateur du mouvement cyberpunk, William Gibson invente le cyberespace qu’il décrit comme "une représentation graphique de données extraites des mémoires de tous les ordinateurs du système humain", anticipant ainsi l’émergence d’Internet.

Dès les années 1930, la réalité virtuelle est évoquée pour la première fois par des écrivains comme G. Peyton Wertenbaker (The Chamber of Life, 1929), Fletcher Pratt et Laurence Manning (The City of the Living Dead, 1930). Le métavers, sur lequel travaillent aujourd’hui les équipes de Mark Zuckerberg, apparaît lui pour la première fois dans Le Samouraï virtuel (1992), l’œuvre culte de Neal Stephenson où l’humanité fuit une société corrompue à la solde de mafias en se connectant à un espace virtuel de liberté absolue.

Les exemples sont très nombreux et nous pourrions aussi citer Arthur C. Clark pour Internet ou Isaac Asimov, particulièrement en avance notamment concernant les moyens de communication modernes.

Quels sont les thèmes récurrents dans la science-fiction en ce qui concerne l’innovation ?

La terraformation, théorisée par Carl Sagan mais popularisée par les trois romans constituant La Trilogie martienne de Kim Stanley Robinson, est très présente dans l’imaginaire commun depuis plusieurs décennies. La colonisation de l’univers fait l’objet d’approches variées dans les œuvres de fiction avec des stades d’avancement variés. Certaines se restreignent à notre système solaire et évoquent une station orbitale, une base lunaire ou martienne pour voyager dans l’espace. D’autres productions adoptent une perspective bien plus étendue et présentent d’emblée un empire galactique comme c’est le cas pour la saga Star Wars ou plus récemment Dune.

L’autre innovation fréquemment sollicitée dans la science-fiction est la neuro-technologie. Fortement inspirées de l’œuvre de Philip K. Dick, les fictions concernées s’intéressent aux technologies pouvant manipuler l’esprit, créer des réalités virtuelles, des rêves simulés ou artificiels… L’intrigue s’articule souvent autour des dérives liées au monopole de l’entreprise qui contrôle ces technologies et dispose par conséquent d’un pouvoir immense.

Comment la science-fiction peut-elle aider à anticiper les implications éthiques et sociales de l’innovation technologique ?

Le théoricien de la science-fiction Fredric Jameson a développé le concept de négativité critique postulant que toute œuvre aurait pour fonction d’apporter une vision négative d’un élément techno-scientifique. Cette dimension de la négativité critique serait à l’origine d’une prise de conscience critique sur les technosciences : les imaginaires produits permettent au grand public et aux décisionnaires d’adopter une distanciation vis-à-vis de leur activité de R&D sur des activités données. La fiction crée donc des garde-fous dans l’imaginaire collectif, en donnant à imaginer le pire et en évitant par catharsis que ces innovations négatives ne se réalisent. Le processus d’innovation s’oriente ainsi vers davantage de positivité en suscitant une vision plus morale et éthique de la technologie en question. Cette réflexion est fondamentale et les sphères politiques devraient témoigner plus d’intérêt à cette approche, notamment lorsqu’on pense à des enjeux qui nous impliquent en tant qu’espèce, comme c’est le cas pour le transhumanisme ou le développement durable.

Quelles sont les limites de l’utilisation de la science-fiction comme source d’inspiration pour l’innovation ?

Je distingue trois limites majeures. La première est la paresse intellectuelle, qui peut conduire à utiliser toujours les mêmes archétypes et motifs et nous rendre victimes d’une "panne des imaginaires", une expression de l’anthropologue Nicolas Nova. Vient ensuite un phénomène que nous observons depuis une vingtaine d’années qui est l’excès de dystopie. N’imaginer que des mondes négatifs risque de nous conduire vers la création d’une réalité horrible qui nous contraint à envisager des concepts technologiques plus positifs pouvant influer sur le réel. Le dernier travers serait de trop se reposer sur les imaginaires au détriment du pragmatisme de nos stratèges. Ces derniers risqueraient d’être induits en erreur par des biais dus à des fictions ou de s’orienter vers des pistes peu prometteuses.

"les futures innovations possibles, aussi enthousiasmantes soient-elles, représentent dans le même temps une potentielle menace"

Quelles sont les futures innovations possibles que vous trouvez les plus intéressantes ou les plus préoccupantes dans la science-fiction moderne ?

D’abord la physique quantique, avec les accélérateurs de particules ou bien la fusion nucléaire. Des avancées dans ce domaine particulier de la science permettraient d’envisager de nouvelles technologies mais risquent en même temps de provoquer des catastrophes comme des trous noirs ou d’ouvrir l’accès à d’autres univers.
Vient ensuite la conquête spatiale qui aiderait l’espèce humaine à devenir une civilisation multi-planétaire. Notre développement serait certes décuplé par un accès à des ressources nouvelles, néanmoins nous risquons de nuire, voire de détruire, les écosystèmes ainsi colonisés.
La neuro-technologie et la capacité de se connecter psychiquement au métavers peuvent aussi se révéler extrêmement prometteuses. Avec Neuralink, une start-up américaine qui développe des implants cérébraux d'interfaces directes neuronales, Elon Musk aspire à développer cette innovation. Si le champ d’application est vaste, de tels dispositifs comportent un risque d’aliénation majeur pour les populations.
Gardons donc à l’esprit que les futures innovations possibles, aussi enthousiasmantes soient-elles, représentent dans le même temps une potentielle menace nécessitant systématiquement une réflexion éthique relative à leur usage.

Propos recueillis par Cem Algul

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