À mesure que le système de santé français s’essouffle, les investissements privés dans le domaine font, malgré tout, office de bête noire pour de nombreux organismes et autorités, au point de chercher à les juguler, voire à les interdire. Une approche qui interroge : le financement public peut-il, à lui seul, répondre à l’ensemble des besoins de santé en France ?

Le terme de « financiarisation » de la santé s’inscrit sur toutes les lèvres. La Cnam, la DGOS, l’IGAS, l’IGF, le Sénat, l’OCDE ou encore les différents ordres professionnels, comptent parmi les institutions qui observent d’un œil prudent, voire hostile, les mouvements d’investissement dans le secteur. Rapports chiffrés, plans d’actions et tribunes engagées se sont multipliés, appelant à une régulation renforcée, voire à une interdiction pure et simple de ces investissements. Mais quelles seraient les conséquences d’un tel scénario ?

Opposer secteurs public et privé : un débat stérile ?

En octobre 2025, la Sécurité sociale fêtait ses 80 ans. Si le modèle français est réputé pour sa solidarité, il est aussi à l’origine de dépenses jugées « hors de contrôle » par la Cour des comptes. Et pour cause : en 2028, la dette de la Sécu devrait frôler les 175 milliards d'euros. En l’état, qui peut nier que le système de santé se trouve sous une pression colossale ? Freiner non seulement les inégalités mais aussi les impossibilités d’accès au soin, anticiper le vieillissement de la population ou encore gagner en efficience, les défis sont nombreux. Pour François Pelen, médecin ophtalmologue et cofondateur du groupe Point Vision, proposer des rendez-vous médicaux dans de courts délais et améliorer le parcours patient sont essentiels. Des souhaits partagés par le plus grand nombre, alors que le secteur public ne parvient pas à atteindre l’objectif. Pourtant, « sur le plan politique, les progressistes et les conservateurs – tels que les ordres – ont réussi à se mettre d’accord contre la “financiarisation” », avance François Pelen. Un terme « idéologiquement orienté pour parler de financement » pour ce médecin et qui, pour Gilles Bigot et Julie Vern Cesano-Gouffrant, avocats associés du cabinet Winston & Strawn, ne reflète pas « les aspects bénéfiques que les opérations de consolidation engendrent pour le système de soins ». Pour l'avocate, « les patients accordent peu d'importance au fait d’être accueillis dans un hôpital privé ou public, tant qu’ils sont soignés. Affaiblir ou museler le privé ne renforcera pas le secteur public, bien au contraire ».

Le terme de financiarisation ne reflète pas « les aspects bénéfiques que les opérations de consolidation engendrent pour le système de soins », selon Gilles Bigot Gilles Bigot et Julie Vern Cesano-Gouffrant

Pour bon nombre, santé et investissements privés ne pourraient pas faire bon ménage. Preuve en est, « le régulateur souhaiterait baisser la tarification des structures privées qui ont pourtant su investir dans les innovations et leurs organisations pour être plus efficientes. Cela pose un problème d’équité et envoie un signal négatif à ceux qui investissent. Les premiers à en pâtir seront les patients ! », clame Filippo Monteleone, fondateur et président de Careit, plateforme de services consacrée à la santé en matière de conseil en investissement et de gestion immobilière. Il ajoute : « Par le passé, les acteurs privés représentaient un choix complémentaire à l’offre de soins initiale. Désormais, on ne prête plus attention à ce que le secteur privé apporte au système. » À vouloir soigner l’hôpital public au détriment du privé, ne risque-t-on pas de paupériser les deux systèmes ? « L’iniquité tarifaire est telle que les groupes privés enregistrent aujourd’hui des déficits sur les actes de soins. Le modèle économique des cliniques privées repose à près de 92 % sur les tarifs fixés par l’Assurance maladie. Ces tarifs, qui devraient couvrir les coûts médicaux, ne suffisent plus à équilibrer les comptes. En réalité, la survie du secteur tient désormais essentiellement aux recettes dites “hôtelières” – chambres particulières, services de confort – qui viennent compenser la sous-tarification des soins », indique Emmanuel de Geuser, directeur général de Vivalto Santé, troisième groupe d’hospitalisation privée en France.

Sous perfusion

En France comme chez nos voisins européens, la crise des soignants fait rage. Trop peu de reconnaissance, notamment financière, pour trop peu de praticiens disponibles. Selon Gilles Bigot, à l’action depuis plus de trente ans sur le marché des consolidations en santé, « le secteur privé offre de l’attractivité aux médecins ». Une affirmation qui n’est pas de l’avis du Conseil national de l’ordre des médecins, vent debout contre les acteurs privés. « Sous prétexte de déontologie, on tue dans l’œuf les projets novateurs et absolument nécessaires aux yeux des patients de professionnels de santé qui ont décidé d’entreprendre », explique l’avocat. Il faut dire que l’hostilité naît d’idées préconçues mais aussi des derniers scandales en date. Les établissements de santé fondés sur la facturation d’actes fantômes ou la maltraitance font la une. Et éclaboussent les modèles vertueux avec une gouvernance éclairée. « Les soignants dirigeants sont là pour gérer l’opérationnel tandis que les fonds gèrent le financement », tranche le docteur François Pelen.

« Les soignants dirigeants sont là pour gérer l’opérationnel tandis que les fonds gèrent le financement », tranche le docteur François Pelen

Mais le tumulte politique laisse ses traces. « Les risques politiques ou le manque de prévisibilité rendent la France moins attractive pour les investisseurs. D’ores et déjà, quelques investisseurs anglo-saxons ont pris du recul », analyse Patrick Biecheler, associé au sein de la banque d’affaires Natixis Partners. Pourtant, différents domaines consolidés offrent un accès au soin plus rapide et innovant. C'est le cas de la biologie qui a été déterminante lors de la pandémie de Covid-19 grâce aux capitaux privés et aux restructurations ayant accompagné la consolidation de ce secteur.

Mort assistée sur ordonnance

« Si l’on sonne la fin de l’investissement privé, qui financera le système et ces structures ? », questionne Filippo Monteleone. À date, le secteur privé emploie 150 000 personnes, dont 40 000 médecins. En tout, le maillage des 1 030 cliniques et hôpitaux privés permet d’accueillir 9 millions de patients chaque année. Abolir le secteur privé impliquerait de multiples bouleversements. À commencer par le retrait de « 35 % de l’offre de soins disponible », précise Patrick Biecheler. Un choix qui obligerait l’État à « mobiliser près de 20 milliards d’euros pour racheter ces établissements et coûterait 3 à 4 milliards d’euros supplémentaires par an à la collectivité du fait de l’iniquité tarifaire entre le public et le privé », complète Emmanuel de Geuser. Selon lui : « Sans capacité d’investissement, il est impossible de financer des innovations de pointe au bénéfice d’une prise en charge sécurisée et personnalisée des patients, des dispositifs venant soutenir la performance des équipes médicales ou des politiques RSE ambitieuses, essentielles à des soins responsables, des équipes engagées et un impact durable ». Dans cette perspective, Filippo Monteleone précise que « l’IA est en train de radicalement changer la façon de soigner et travailler, il faut pouvoir la financer ».

Abolir le secteur privé impliquerait le retrait de « 35 % de l’offre de soins disponible », précise Patrick Biecheler

À cela s’ajoute le risque d’une perte d’attractivité pour les praticiens dans un système dépourvu d’investissements et d’initiatives privées, selon Gilles Bigot. Filippo Monteleone alerte : « Si le privé est vidé de son attractivité, aucun professionnel de santé ne souhaitera y travailler ». Malgré la croisade engagée dans différentes hautes sphères, « il n’existe aucun pays où le système de santé fonctionne parfaitement sans investisseurs privés », précise-t-il. François Pelen abonde dans ce sens : « La méfiance se place là où les profits sont importants alors même qu’ils sont issus de lourds investissements, à l'image de ce que subit la pharma. Sans ces investissements, les temps d'attente continueraient à s'allonger et les outils de diagnostics seraient moins performants ». Sans l’apport du privé, « il n’y aurait tout simplement plus de système de santé fonctionnel », conclut Julie Vern Cesano-Gouffrant.

Sortir de l'état végétatif

À première vue, la solution réside dans les collaborations vertueuses entre public et privé. Les expérimentations lancées à l’étranger montrent la voie. « En Italie, au Portugal mais aussi en Espagne, le gouvernement lance des appels à projets pour mandater les hôpitaux privés », détaille Emmanuel de Geuser. « La transparence sur les conditions de ces contractualisations et l’effort d’information sur le modèle médico-économique de ce type de contrat permettront de faire comprendre la vertu du modèle ». Jouer sur la clarté mais aussi sur l'acculturation. Pour Julie Vern Cesano-Gouffrant : « À chaque fois qu’un patient se fait soigner, il devrait savoir combien il coûte à la Sécu, mais aussi ce qu’il dépense par rapport à ce qu’il reçoit ». Une démarche qui viserait à mettre la lumière sur le coût abyssal des soins de santé. De quoi déclencher une prise de conscience individuelle comme collective et comprendre les besoins massifs de financement.

 « En Italie, au Portugal mais aussi en Espagne, le gouvernement lance des appels à projets pour mandater les hôpitaux privés », détaille Emmanuel de Geuser

Parmi les intervenants sollicités, tous sont unanimes : si les investissements privés dans le secteur de la santé venaient à disparaitre, le secteur public serait de plus en plus engorgé et l’offre de soins toujours plus dégradée. À terme, les patients devraient prendre en charge les dépenses que les finances publiques ne pourraient plus supporter et les listes d’attente s’allongeraient de manière critique, de même que les pertes de chance corrélatives. « À ce stade, nous n’en serons plus à parler de la qualité des soins et encore moins de l’innovation nécessaire à la dynamisation du secteur », alerte Gilles Bigot.

Pour sortir de cette impasse, Julie Vern Cesano-Gouffrant évoque la création « d’une charte du “bon investissement”. Les investisseurs ne craignent pas une réglementation accrue, mais d’évoluer sur un marché instable et sans visibilité. Ainsi, établir un cadre et une feuille de route stables – notamment autour de la pluriannualité des tarifs – leur permettrait de retrouver confiance dans la pérennité du secteur et d’établir une trajectoire viable ; le tout, dans le meilleur intérêt des patients ». De quoi, peut-être, contribuer de façon sereine à la mission initiale de la Sécurité sociale : offrir un accès aux soins de santé de bonne qualité et universel.

 win okok page 0001 800x450

Cet article est issu d'une table ronde tenue à huis clos. Les participants, de gauche à droite : François Pelen (médecin, fondateur Point Vision), Julie Vern Cesano-Gouffrant et Gilles Bigot (Winston & Strawn), Emmanuel de Geuser (Vivalto Santé),  Filippo Monteleone (Careit), Patrick Biecheler (Natixis Partners)

 

Société citée :

GUIDE ET CLASSEMENTS

> Guide 2026

Newsletter Flash

Pour recevoir la newsletter du Magazine Décideurs, merci de renseigner votre mail