Mathieu Gattaz (Doctolib) : Croître en toute interopérabilité
Décideurs. Doctolib est une entreprise franco-allemande également implantée en Italie et aux Pays-Bas. L’Europe vous semble-t-elle être un environnement propice aux opérations?
Mathieu Gattaz. L’Europe est un terrain de jeu immense. Si nous ne nous privons pas de la possibilité d’un pas de côté aux États-Unis, au Moyen-Orient ou encore en Afrique dans le futur, Doctolib est aujourd’hui concentré sur l’Europe. Le marché du logiciel en santé tourne autour de la dizaine de milliards d’euros. Il reste très fragmenté, avec des entreprises et solutions souvent concentrées dans un seul pays. Nos concurrents sont des champions nationaux, parfois binationaux. Peu d’entreprises ont réussi à construire un service paneuropéen.
Dans quelle mesure votre stratégie M&A soutient-elle cette ambition paneuropéenne ?
Notre stratégie M&A vise à nous faire émerger comme leader européen du logiciel de santé. Nous privilégions les acquisitions ciblées, en fonction des meilleures solutions ou équipes du marché. Pas question de tomber dans du buy-and-build classique et d’accumuler différentes solutions mal intégrées. Nous avançons en optimisant chaque acquisition locale avec nos solutions. Ainsi, nous maximisons la taille de la plateforme et l’usage, et par là même la valeur pour les praticiens et les patients. Dans la majorité des cas, nous intégrons ces solutions, rendues interopérables, avec la nôtre. Cela nous permet de ne gérer qu’une seule plateforme, et donc de rester très orthodoxes à la fois sur la sécurité et la protection des données privées, tout en permettant à nos utilisateurs de bénéficier d’une expérience unique, fiable et cohérente. Plus que l’application côté patients, Doctolib axe son activité sur les logiciels au profit des praticiens de santé.
Quels changements de paradigme anticipez-vous en la matière?
L’IA impulse plusieurs changements profonds au sein du secteur. Premièrement, nous allons assister à une accélération de la digitalisation du secteur de la santé, où certaines briques logicielles datent parfois des années 70.
De manière plus ciblée, l’IA à destination des professionnels de santé, en commençant par les agents d’IA dit « scribes », des solutions de prise de notes automatiques, changent déjà la relation entre le médecin et sa patientèle. Avec notre assistant de consultation, la prise de notes est automatisée à chaque rendez-vous, et les informations sont intégrées automatiquement au logiciel médical du professionnel de santé. Le médecin concentre maintenant son attention sur le patient pendant toute la consultation, puis vérifie en fin d’examen le compte-rendu prérempli par l’IA. Fini les consultations où le médecin est «coincé» derrière son ordinateur.
Dans quelle mesure l’IA pourrait-elle influencer votre stratégie M&A?
En matière d’innovation, l’IA ouvre des portes insoupçonnées. Au prisme du M&A, cela constitue une perspective exceptionnelle : une innovation massive permettra aux équipes et aux nouveautés de bourgeonner. L’innovation n’étant pas prévisible, ce sera l’occasion de racheter des solutions inédites, auxquelles nous n’aurions jamais pensé ou que nous n’étions pas encore en mesure de déployer.
Un dernier changement, que j’appelle de mes vœux : l’uniformisation de la réglementation européenne sur les logiciels. Aujourd’hui, des centaines de certifications différentes entravent les lancements de logiciels réplicables d’un pays à l’autre. C’est pour cette raison que, pour le moment, seuls des champions de calibre national ou binational ont émergé. Alors que les marchés se polarisent entre l’Europe et les États-Unis, ou encore entre l’Europe et le reste du monde, une uniformisation de la réglementation européenne pourrait aboutir et créer un véritable contexte favorable à l’essor du secteur, et donc aux mouvements de M&A.
Propos recueillis par Alexandra Bui
