Mounia Chaoui (Turenne Santé) : "Une start-up doit tenter de lever des fonds lorsqu’elle n’a pas encore besoin d’argent"
Décideurs. Les plans de santé nationaux incluent de plus en plus la notion de prévention. Qu’en est-il vraiment sur le terrain ?
Mounia Chaoui. À l’évidence, la prévention est essentielle en matière de santé publique mais aussi pour générer des économies au service du système de santé. Pourtant, le remboursement de ce type de service s’avère très difficile à obtenir, notamment lorsque le prix de revient n’est pas assez compétitif. Les restrictions de budget de la Sécurité sociale imposent de proposer des solutions innovantes pour les patients, qui soient viables sur le plan économique.
Sur le terrain, les outils de diagnostic avec lecture directe se multiplient, du plus "classique", tels que les tests Covid, aux plus innovants, à l’image des tests de diagnostic du cancer de la vessie. Pour cela, nous avons investi dans la société Samantree qui produit des kits d’analyse destinés à contrôler le retrait total des tissus cancéreux directement en salle d’opération. Autre exemple, la société Therapixel, dans laquelle nous avons également investi, offre une deuxième lecture des mammographies grâce à sa solution d’IA. Un meilleur remboursement de certains actes de prévention permettrait d’encourager ce type d’innovation.
Quelles aires thérapeutiques vous semblent particulièrement dynamiques actuellement ?
Les aires thérapeutiques à fort potentiel sont nombreuses, à commencer par le traitement des maladies métaboliques. La récente course à la commercialisation des nouveaux médicaments contre l’obésité en témoigne. La start-up Amolyt Pharma, spécialisée dans le traitement des maladies rares endocriniennes, est également très prometteuse. Elle s’est fait racheter pour 1 milliard de dollars par AstraZeneca après que nous l’avons accompagnée dans son financement.
"Un meilleur remboursement de certains actes de prévention permettrait d’encourager ce type d’innovation"
Autre domaine porteur, celui des maladies du système immunitaire et des pathologies qui attaquent le système nerveux central. Bien que ce dernier domaine soit particulièrement complexe et que de nombreux porteurs de projets aient échoué, les besoins médicaux sont importants et le secteur est en très forte croissance. Viennent ensuite les traitements des maladies génétiques et des cancers, soutenus par une innovation constante. Certaines techniques de soins évoluent aussi, notamment les thérapies géniques et cellulaires, qui concentrent aujourd’hui des problématiques majeures de business model au vu du coût élevé des traitements.
Que recommanderiez-vous aux start-up en développement pour optimiser leurs chances de succès ?
Faites attention à votre argent, d’autant plus en ce moment alors qu’il est difficile de lever des fonds. De fait, le nombre de projets financés se réduit à mesure que le nombre de fonds en capital-risque dans la santé diminue en France, en raison d’un mouvement de consolidation. Puis, tentez de lever des fonds même lorsque vous n’avez pas besoin d’argent afin de vous garantir une meilleure position de négociation. Enfin, entourez-vous de managers dotés d’une approche entrepreneuriale qui souhaitent, eux aussi, réussir le développement médical des produits et faire fructifier le capital.
Je pense que le succès des entreprises de santé en France dépend de la création d’un tissu industriel et entrepreneurial capable de rivaliser avec les autres pays pour anticiper, entre autres, des enjeux de souveraineté. Pour cela, il faut continuer à cultiver ce terreau d’innovation en favorisant les liens entre les acteurs et en conservant les dispositifs d’aide à la R&D, tels que le CIR.
À quels besoins du marché répondent l’ensemble de vos fonds consacrés à la santé ?
Chez Turenne, chacun de nos fonds correspond à un stade de maturité des entreprises de santé. En premier lieu, notre Fondation Béatrice Denys subventionne des projets issus de la recherche académique à vocation entrepreneuriale. À date, nous avons remis 26 prix dont les montants varient de 80 000 à 150 000 euros chacun. Parmi les projets, des électrodes intracérébrales pour lutter contre la surdité profonde ou un système d’imagerie pour visualiser les nerfs lors d’une opération chirurgicale. À peu près dix de ces projets ont donné naissance à une entreprise, comme Aboleris Pharma. En parallèle, le fonds Relyens Innovation Santé, dont nous assurons la gestion pour le compte du groupe mutualiste Relyens, réalise des investissements de capital-risque auprès de sociétés innovantes. Ce fonds evergreen s’est illustré par de gros succès, passant d’un démarrage fixé à environ 20 millions d’euros à 60 millions d’euros aujourd’hui grâce aux sorties réalisées. Nous avons ainsi accompagné Mablink, portée par Jean-Guillaume Lafay, à l’origine d’une nouvelle génération de médicaments anti-cancéreux très spécifiques des cellules tumorales. Sans oublier certaines sociétés dont HalioDx (cédée à Veracyte) ou PhysioAssist (cédée à Inogen) dans lesquelles nous avons investi alors qu’elles n’étaient pas encore rentables et qui sont devenus de gros succès.
"Les nombreuses sociétés qui génèrent un chiffre d’affaires sans être rentables ont beaucoup de mal à trouver des investisseurs intéressés"
Pourriez-vous nous en dire plus ?
En règle générale, les capital-risqueurs financent des projets de recherche, le LBO soutient des sociétés rentables et, au milieu de tout ça, les nombreuses sociétés qui génèrent un chiffre d’affaires sans être rentables ont beaucoup de mal à trouver des investisseurs intéressés. À partir de ce constat, nous avons lancé le fonds Next Health Capital, qui vient d’obtenir le label Tibi 2, et a déjà rassemblé près de 50 millions d’euros.
Enfin, de façon plus classique, nos fonds de capital-développement et transmission en santé 1, 2 et 3 s’adressent à des sociétés rentables; nous en avons déjà accompagné une trentaine et réalisé un peu plus de 16 sorties sur un multiple moyen de 2,7 fois la mise. Mais ce n’est pas tout. Notre petit dernier, monté aux côtés de la banque LCL et d’Interfimo, organisme de cautionnement financier au service des professionnels libéraux, accompagne les radiologues, médecins, ophtalmologues ou encore cardiologues qui ont besoin de fonds propres mais souhaitent conserver leur indépendance. Avec un montant de 35 millions d’euros, nous entrons de façon minoritaire avec des instruments en partie non dilutifs afin qu’ils gardent la main. En somme, notre objectif est d’aider les nombreux entrepreneurs de la santé sur l’ensemble de leurs enjeux capitalistiques et de développement, et ce à tout stade de maturité, du pré-amorçage au LBO, avec des fonds dédiés.
Propos recueillis par Léa Pierre-Joseph
