La politologue et essayiste Asma Mhalla vient de publier Cyberpunk, le nouveau système totalitaire. Elle y décrypte la naissance d’un système hypermoderne et antidémocratique très élaboré, où nous ne serions plus gouvernés, mais "programmés" par des Donald Trump et autres Elon Musk. Entretien.

Décideurs. Quel est le point de départ de Cyberpunk ?

Asma Mhalla. La question qui est à l’origine de Cyberpunk était celle de savoir comment qualifier le nouveau régime de Donald Trump. Il représente un régime hybride, opérant toujours à l’intérieur du cadre démocratique et institutionnel américain, mais en l’évidant pour installer un régime non seulement autoritariste, mais aux relents nationalistes et xénophobes, jouant de la rhétorique de l’ennemi intérieur : un simulacre de démocratie promettant la réparation de l’American Dream où seuls les "bons" citoyens (mais selon qui ? quels critères ?) auraient droit de cité. Du reste, le trumpisme n’est pas non plus un régime fasciste au sens du régime historique des années 1920-30, car ce n’est ni son imaginaire politique ni sa mémoire. Toutes les comparaisons que l’on fait depuis quelques années ne sont pas satisfaisantes, car toutes sont imparfaites. Les parallèles historiques sont faillibles, car l’histoire se répète, mais jamais tout à fait de la même façon. Les dictatures classiques musellent la parole des citoyens. Dans le cas de Trump, le constat s’avère plus ambigu. Il interdit des mots, a coupé le financement de nombreux programmes de recherche liés aux sciences humaines et sociales, promet la persécution de ses opposants politiques, mais les manifestants continuent de manifester, les juges de juger, etc. À titre d’exemple, lorsque l’animateur Jimmy Kimmel fut renvoyé, à la suite de l’assassinat de Charlie Kirk, il fut vite réintégré face à la bronca, y compris d’une partie des républicains invoquant le 1er amendement.

Vous écrivez que ce siècle ne nous interdit pas de penser, il nous occupe jusqu’à ce qu’on ne sache plus comment faire. Quels sont les ressorts de ce phénomène ?

L’une des modalités du pouvoir de Trump c’est la saturation cognitive. Au début de son mandat, il produisait de nombreux contenus par jour plus outranciers les uns que les autres (signature de décrets entouré d’enfants dans une mise en scène kitsch et pratiquement stalinienne, humiliation de Volodymyr Zelensky, vidéos vantant les mérites des cryptomonnaies, etc.). Ce discours n’est pas uniquement idéologique, il installe une censure par la saturation et par le bruit permanent, ce que j’entends par "occuper les esprits". En matraquant cognitivement le globe, il pousse les gens à commenter le flux, mais empêche de mettre ce vacarme permanent à distance pour le comprendre. Trump a enclenché plus qu’un virage politique : un choc du réel. Nommer les dynamiques à l’œuvre, les nouvelles structures du pouvoir, au-delà du bruit, nous permet de reprendre du pouvoir et c’est l’objectif de Cyberpunk : cartographier, nommer, comprendre pour ensuite, agir. Le mode de gouvernement trumpiste donne l’impression que tout est chaotique, mais cela n’est que la forme. Sur le fond, en réalité, c’est un nouvel ordre qui est en train de se mettre en place.

Cela est renforcé par la technologie ?

La technologie n’est pas un mal en soi. Elle peut, en principe, apporter du progrès si nous le définissons avec précision : progrès de la connaissance, progrès de la science, progrès humain. De ce point de vue, je ne suis, à titre personnel, absolument pas technophobe. Le problème avec les infrastructures attentionnelles et cognitives actuelles, c’est qu’elles sont privées : la propriété de quelques mégacorporations dont la vision du monde actuelle est très peu axée sur les libertés, les droits, l’intérêt général. Sam Altman, PDG d’Open AI, vient d’autoriser ChatGPT à avoir des discussions érotiques. Pendant ce temps-là, Elon Musk est en train de privatiser l’espace et Peter Thiel se plaint de la stagnation, or que font-ils concrètement sur les enjeux d’éducation ou de santé publique à propos desquels ils se plaignent ? En revanche, les hypertechnologies qu’ils livrent à la société captent des données ultra sensibles (Palantir) et de plus en plus intimes. Une discussion érotique est un accès direct à votre intime. Or, si on reprend les définitions de Hannah Arendt sur le totalitarisme, c’est bien cela qui se met en place : dans un régime totalitaire, l’intime – qui est le lieu de la pensée, du jugement et de la singularité – n’existe plus. Le pouvoir totalitaire vise à soumettre non seulement les comportements extérieurs, mais aussi la conscience, les émotions et la vie intérieure des individus. Ces usages construisent en réalité un dispositif de "mass technology", des technologies de masse qui redéfinissent les frontières du politique et de l’intime.

"Pour comprendre Trump 2, il faut regarder les mandats d’Obama, Trump 1 et Biden. Il y a une forme de continuité"

Quel est le projet de Trump ?

Pour comprendre Trump 2, il faut regarder les mandats d’Obama, Trump 1 et Biden. Il y a une forme de continuité. D’un point de vue strictement géopolitique, c’est-à-dire en matière de politique de puissance américaine, il me semble qu’on voit en filigrane la question du déclin de l’empire américain. En réponse, on retrouve les marqueurs de la restauration de l’Empire. C’est ce que signifie le "again" du slogan "Make America great again". Après la chute du mur de Berlin, les États-Unis sont devenus l’hyperpuissance, le gendarme du monde, le garant de la sécurité, de la défense, du commerce mondial, etc. Francis Fukuyama aura cette expression malheureuse devenue célèbre : la fin de l’Histoire. Mais, par la force des choses, plus un empire s’étend, plus il coûte cher. Trump récupère un empire qui démarre sa pente décliniste. Ses attaques – transactionnalistes - contre l’OTAN ou l’Europe participent, aussi, de cette logique : réduire et rationaliser les coûts d’entretien de l’empire. Ensuite, comme Obama et Biden, il a parfaitement compris que la puissance géopolitique passerait par les hypertechnologies et en particulier l’IA. En cela, les États-Unis sont en rivalité avec la Chine. Car la question qui anime le début du XXIe siècle est très simple : quelle puissance façonnera le prochain ordre mondial ? Aujourd’hui les paris sont ouverts.

Cyberpunk

Vous écrivez que Trump donne la priorité aux hyper industries technologiques, déconsidérant momentanément les Bigtech de première génération. Quelle est la différence entre les deux ?

Disons que la liste des mégacorporations technologiques s’est allongée. Amazon, Alphabet (Google), Meta, Microsoft, Apple restent des Bigtech puissants et présentent, depuis janvier 2025, une posture opportuniste, la plus favorable à leurs multiples business. Ils font allégeance à Trump comme ils le feraient devant un autre régime, car ils agissent dans leurs intérêts propres, antiréglementaires et anti-fiscalité. En revanche, OpenAi, Palantir ou SpaceX se montrent plus structurés en termes de projets politiques, pour ne pas dire d’idéologie. Ces dernières veulent accélérer la fin du système politique actuel, qu’ils estiment être responsable de la stagnation, pour bâtir une nouvelle civilisation dont ils auraient peu ou prou le contrôle. Des "empires cognitifs", d’un type nouveau, qu’ils architecturent et orientent. Ce n’est plus une vision économique qu’ils portent, mais civilisationnelle.

Selon vous, Trump a réussi à réunir trois types de populations qui ont un fantasme de contrôle total et de passion pour l’ordre : les rednecks (c’est-à-dire les classes populaires déclassées), les tech bros (les milliardaires transhumanistes de la Silicon Valley) et les néo-réacs conservateurs. Quel est leur point commun ?

Trump a compris comment réunir en une colère commune celle de trois groupes qui n’avaient pas vocation à se croiser. C’est un coup de génie politique qui lui a permis de gagner les élections. Ces groupes ont un ennemi commun : la démocratie libérale. Cela fait écho aux théories de l’idéologue du régime nazi Carl Schmitt, qui conceptualisait la distinction en "l’ami" et "l’ennemi" objectif, lequel doit disparaître. D’où le fait que l’on puisse parler de dialectique fascisante chez Trump. J’ai conceptualisé cela comme un "fascisme-simulacre" dans Cyberpunk. Les rednecks (mais aussi des électeurs d’autres communautés ouvertement exaspérées par le discours sur le wokisme) considèrent la démocratie comme cosmopolite et déconnectée, les néo-réacs comme décadente et les tech bros comme inefficace. Trump résumera cela en invoquant le retour du "bon sens". Sauf qu’il est lui-même en train d’aller trop loin dans l’excès inverse, ce qui lui rappellera par exemple le mouvement "no kings" à partir de maintenant.

"Il faut comprendre ce qu’on a raté afin de le réparer"

Pourquoi écrire des ouvrages sur ce sujet qui peut donner l’impression que la partie est perdue d’avance pour d’autres pays ?

Albert Camus disait que mal nommer les choses ajoutait au malheur du monde. Je n’écris pas de livres pour avoir mon nom sur une couverture, mais pour mettre à distance le bruit ambiant, proposer une grille de lecture du brouillard, un réarmement intellectuel. Il faut comprendre ce qu’on a raté afin de le réparer. C’est toute la question du bon diagnostic pour proposer la bonne médication. Comprendre, c’est reprendre le pouvoir. Et mes livres sont conçus ainsi, comme des armes de souveraineté intérieure et cognitive.

Que peut faire l’Europe ?

L’Europe est aujourd’hui coincée entre deux empires technologiques : les États-Unis et la Chine. Elle n’a ni les BigTech des Américains, ni le contrôle autoritaire technologique des Chinois, ni la puissance stratégique des deux. Mais le vrai déficit n’est pas technologique : il est politique. Nous avons les cerveaux, les ingénieurs, les chercheurs — ce qui nous manque, c’est une vision. La question n’est pas "comment rattraper les autres ?", mais "la technologie, pour faire quoi ?"

L’Europe doit redevenir un laboratoire, celui d’un nouveau contrat social amendé de ces nouvelles technologies civilisationnelles, où la technologie reste à hauteur d’homme, pas une simple zone tampon entre deux logiques totalitaires. En somme, ce que mon livre dit c’est que ce n’est pas l’Europe qu’il faut fuir, mais c’est l’Europe follower qu’il faut réinventer.

En ce qui concerne la diplomatie technologique, par exemple, la France devrait reconstruire ou renforcer encore davantage ses liens avec les pays d’Amérique latine, d’Asie, l’Inde ou le Vietnam, ou d’Afrique afin de trouver de nouveaux corridors technologiques. La prise de conscience est là, mais on ne peut pas raisonnablement réparer en trois ans les conséquences d’un retard de 40 ans.

Et enfin, parce que les politiques agissent avec difficulté, cela oblige les acteurs économiques à reprendre la main. Faire du business aujourd’hui, c’est faire de la géopolitique. Chaque choix technologique devient aujourd’hui un acte politique. Les entreprises redeviennent de vrais acteurs politiques du XXIᵉ siècle. À terme, il y a peut-être là une autre alliance à construire, celle entre citoyens et entreprises, lignes de front géopolitiques.

Mais au fond, l’Histoire est pleine de surprise, et rien n’est jamais joué d’avance. L’indépendance, la liberté intellectuelle ou de faire des affaires ont aussi un coût d’entrée à ne pas négliger.

Propos recueillis par Olivia Vignaud

Photo : Asma Mhalla / crédit : Diane Moyssan

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