L’Association française des investisseurs institutionnels s’apprête à fêter ses vingt ans en 2022. L’occasion de faire un point sur les grands chantiers et les enjeux des adhérents avec Hubert Rodarie, président de l’Af2i.

Décideurs. Vous avez adopté une raison d'être il y a un an, qu'est-ce que cela change au quotidien pour l'Af2i ?

Hubert Rodarie. Dans tout organisme, il faut parfois se poser pour repenser les motivations de son action. Nous avons souvent cette démarche à l’occasion de changement de direction. Élu en juin 2020, j’ai pu effectuer un tour des membres de l’Af2i pour connaître leur état d’esprit et recueillir leurs motivations, constats, réflexions et propositions. De ce débat est née la nécessité de rassembler le projet et de l’exprimer autour d’une raison d’être. Nous avons été la première des associations professionnelles à le faire. Cela ne change rien sur le fond de notre association, mais cela a clarifié la position des investisseurs institutionnels.

"Placer le long terme au sein des dispositifs économiques, sociaux et financiers"

Autrefois surnommés "zinzins", leurs statuts ou leur modèle économique les rendent propriétaires des capitaux gérés, en anglais on les qualifie d’"asset owners". Cette position est différente de celle des sociétés de gestion ou « asset managers ». Elle donne des contraintes, des capacités et des devoirs singuliers. En particulier, les investisseurs, du fait de leurs missions spécifiques, sont les témoins de cette nécessité de placer le long terme au sein des dispositifs économiques, sociaux et financiers pour en assurer la pérennité et ce, quelles que soient les évolutions du contexte.

Quels ont été les chantiers importants pour les institutionnels en 2021 ?

Principalement, ce fut la poursuite de l’effort d’intégration des critères ESG et des Objectifs de développement durable dans les pratiques professionnelles. Ce sujet a été travaillé de longue date et s’est déployé cette année, en particulier dans la définition de la finance à impact, la réforme du label ISR et le dialogue avec les autorités autour de l’Article 29 qui clarifie les obligations de transparence dans ce domaine. Une question vient également à se poser d’un point de vue social : comment passer à un autre modèle d’activité économique, et comment le rendre acceptable ?

"Les sujets fondamentaux aujourd’hui tournent autour de l’acceptabilité" 

Les sujets fondamentaux aujourd’hui tournent autour de l’acceptabilité : on fait alors référence à la notion de transition juste, ou plus exactement d’une transition faite avec justice pour conserver une adhésion du plus grand nombre à cette transformation. Par ailleurs, l’activité de nos mandants s’est exercée dans un contexte de marché positif. Cela donne de la sérénité, toutefois une interrogation est apparue portant sur l’inflation et les conséquences de la persistance de hausse des prix.

Quel est le sentiment des institutionnels concernant le tapering et les hausses de taux annoncées aux États-Unis ?

Les avis sont partagés. L’interrogation domine. On voit cependant se mettre en place les éléments qu’un certain nombre de commentateurs avaient déjà bien identifiés. Ces éléments peuvent amener à des situations problématiques qui pourront remettre en cause la stabilisation forcée, voire artificielle de la conjoncture financière. Les prix élevés de tous les actifs sont-ils justifiés ? Pourront-ils être soutenus par une croissance économique retrouvée ? L’avenir nous le dira.

Que ressort de votre dernière enquête sur les institutionnels ?

Nous suivons l’évolution des placements de nos adhérents, qui représentent, à fin 2020, près de 3 000 milliards d’euros d’actifs investis, et 2 400 pour les réponses reçues. La structure des portefeuilles évolue relativement lentement. Nous avons pu néanmoins identifier la poursuite d’un mouvement enclenché il y a quelque temps : une diminution des actifs obligataires, passant en dessous de 70 % de l’allocation globale, au bénéfice des prêts, cotés ou non cotés, et des infrastructures, en dette ou en capital. Ces mouvements représentent 40 milliards d’euros. Toutefois pour les assureurs, qui représentent près des trois quarts des encours, les décisions sont soumises à l’application de la réglementation Solvabilité 2 et du besoin réglementaire de capitaux propres, le Solvency Capital Requirement (SCR).

Vous avez consacré un dossier sur les monnaies numériques dans votre lettre de juillet 2021, pouvez-vous nous en parler ?

C’est le fruit d’un groupe de travail qui pendant neuf mois s’est penché sur la question des monnaies numériques de banque centrale (MNBC). Cette monnaie numérique ne serait créée que par la Banque centrale, de façon équivalente au numéraire, la monnaie papier. Pourquoi ajouter cet instrument ? Quel serait son impact sur le système bancaire ? Quels seraient les usages et les avantages pour les institutionnels ? Voilà le genre de questions qu’ont cherché à élucider les membres du groupe de travail. Bien évidemment, ce sujet est proche des cryptoactifs et des monnaies alternatives discutés chez les institutionnels, mais abordés avec une grande prudence.

Quels sont les grands enjeux auxquels sont confrontés les institutionnels ?

Outre leurs problématiques existentielles qui sont toujours liées aux évolutions de la société, le problème principal est de voir arriver les conséquences des phénomènes évoqués plus haut. La situation actuelle force à ne regarder que certains éléments jugés essentiels. C’est sans doute le moment de regarder s’il n’y a pas un animal qui traverse l’écran - en référence à cette expérience où l’on demande à des spectateurs d’un match de basket de compter le nombre de passes, durant lequel un ours se promène mais que la plupart des gens ne remarque pas.

"Les institutions réfléchiront en 2022 sur le thème de l’inflation"

Où est donc l’ours qui annoncerait une future évolution majeure dans ce paysage stable ? Indépendamment des débats sur la nature de l’inflation, et à des fins pédagogiques, les institutions réfléchiront en 2022 sur le thème de l’inflation, en élaborant des scénarios et des stratégies, mais tout en sachant que la modélisation d’un système inflationniste, voire de dislocation est très compliquée. Les modèles ne sont pas faits pour cela.

Propos recueillis par Marc Munier

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