Les réseaux sociaux dans le viseur de l'Europe
Selon plusieurs études, près de 30 % des 14-15 ans souffrent de troubles dépressifs. Les enquêtes administratives menées par l’inspection générale du ministère de l’Éducation nationale ont établi un lien entre l’usage intensif des réseaux sociaux et plusieurs cas de suicides de collégiens et lycéens. Les autorités pointent désormais la responsabilité des algorithmes et des "bulles informationnelles" : certains utilisateurs, notamment mineurs, peuvent se retrouver enfermés dans une boucle sans fin de contenus anxiogènes ou dangereux.
TikTok : l’horloge tourne
Depuis 2021, de nombreuses études scientifiques s’alarment du système de recommandation de TikTok et de ses effets addictifs et délétères pour la santé mentale. Ces travaux mettent en évidence la formation de véritables "spirales de contenus" alimentées par l’algorithme. Les utilisateurs peuvent être exposés à des contenus traitant de thématiques sensibles, telles que les troubles du comportement alimentaire, la dépression, l’automutilation ou encore le suicide.
Particularité préoccupante : ces dynamiques ne reposeraient pas uniquement sur les choix et préférences des consommateurs. Le visionnage d’une seule vidéo liée à la santé mentale suffirait à enclencher un enchaînement automatique de recommandations de plus en plus problématiques. Par ailleurs, la plateforme est également suspectée de favoriser l’exposition des mineurs à des contenus à caractère pornographique.
C’est dans ce contexte que le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, a signalé au parquet de Paris des faits potentiellement constitutifs de plusieurs infractions pénales telles que la "provocation au suicide". Une procédure d’enquête a été ouverte le 4 novembre 2025 à l’encontre du géant de la vidéo courte.
Pour étayer les préoccupations de la rue de Grenelle, le compte d’un utilisateur fictif âgé de 14 ans a été créé, afin d’observer le comportement de l’algorithme. Les résultats se sont révélés particulièrement alarmants : "vidéos dépressives, tutoriels de scarification et contenus d’incitation au suicide", a déclaré Édouard Geffray. Le rapport de la commission parlementaire de l’Assemblée nationale, publié le 4 septembre 2025, soulignait la "facilité d’accès" des mineurs à l’algorithme et sa tendance à orienter les plus fragiles vers des contenus extrêmes. À cette liste s’ajoutent les infractions relatives à la collecte et l’exploitation des données personnelles, qui contreviennent aux exigences du droit européen.
Snap de fin
Ce jeudi 26 mars, ce fut au tour de l’application Snapchat d’entrer dans le viseur de la Commission européenne pour manquements en matière de protection des mineurs, à l’aune du Digital Services Act (DSA). Avec près de 97 millions d’utilisateurs dans l’Union européenne à la fin 2025, dont plus de 28 millions en France, l’application de messagerie éphémère s’avère très populaire auprès des adolescents. Bruxelles cherche à s’assurer que les utilisateurs mineurs de la plateforme ne sont pas exposés à des risques graves (tentatives de manipulation à des fins sexuelles ou recrutement pour des activités criminelles). Autre point de vigilance : la circulation potentielle de produits illicites ou réglementés (drogues ou armes, alcool et cigarettes électroniques). L’enquête s’intéresse également aux dispositifs de contrôle mis en place par le groupe Snap Inc. La Commission européenne reproche notamment à la plateforme de se limiter à une simple autodéclaration de l’âge, jugée insuffisante au regard des exigences européennes. Certains sujets avaient déjà fait l’objet de signalements, notamment aux Pays-Bas, où des investigations nationales ont mis en lumière des failles dans la régulation des contenus commerciaux.
Certains employés auraient ainsi comparé Instagram à une "drogue" dont ils seraient les fournisseurs, évoquant une dépendance biologique et psychologique exploitée à des fins commerciales
Les lignes directrices adoptées en 2025 dans le cadre du règlement sur les services numériques précisent justement que l’autodéclaration ne constitue pas un système fiable de vérification de l’âge, que les mineurs ne doivent pas être facilement identifiables ou joignables par des adultes inconnus, et que les paramètres par défaut doivent offrir une protection maximale. Reste à savoir si cette procédure débouchera sur des sanctions ou sur une refonte des pratiques de la plateforme.
Meta et Google : end of the storie
De l’autre côté de l’Atlantique, un jury a reconnu Meta et Google responsables de "négligence" dans leur devoir de protection des mineurs face aux risques d’addiction à leurs plateformes YouTube et Instagram. À Los Angeles, les deux entreprises sont condamnées à verser 6 millions de dollars de dommages et intérêts – 70 % de la somme étant imputé à Meta – à une jeune femme de 20 ans. La plaignante accusait les plateformes d’avoir contribué à sa dépression et d’avoir nourri ses idées suicidaires durant son adolescence.
Exposée très tôt aux contenus numériques, elle décrit un engrenage alimenté par des mécanismes de captation de l’attention : défilement infini, lecture automatique et recommandations personnalisées. Des fonctionnalités qui, selon les membres du jury, n’ont pas été suffisamment encadrées. Des éléments internes versés au dossier révèlent que les entreprises ont conscience des effets psychologiques de ces outils. Certains employés auraient ainsi comparé Instagram à une "drogue" dont ils seraient les fournisseurs, évoquant une dépendance biologique et psychologique exploitée à des fins commerciales.
Cette condamnation intervient dans un contexte judiciaire déjà tendu pour Meta. Moins de 24 heures auparavant, un tribunal du Nouveau-Mexique avait infligé à l’entreprise une sanction bien plus lourde de 375 millions de dollars. Les autorités locales qualifiaient les services de la plateforme de "terrains de chasse" pour les prédateurs sexuels.
Si le montant des dommages et intérêts reste modeste au regard des profits gargantuesques de la multinationale de Mark Zuckerberg, ce verdict pourrait ouvrir la voie à une vague de contentieux, susceptible de contraindre les plateformes à repenser en profondeur leurs modèles économiques et leurs interfaces. Dans les deux affaires, Meta a annoncé faire appel.
Sasha Alliel
