Hier l’industrie, aujourd’hui la tech. Si la légende de l’entrepreneur génial est consubstantielle à la culture anglo-saxonne, il s’agit avant tout d’une construction. Les chefs d’entreprise n’ont pas forcément raison de s’inspirer de l’image renvoyée par Steve Jobs, Jeff Bezos, Elon Musk et autres Mark Zuckerberg.
Tech, le mythe du patron tout-puissant
C’est la guerre ! Depuis quelques mois, Mark Zuckerberg et Sam Altman se livrent une bataille homérique. Le premier dépense des centaines de millions de dollars pour débaucher les meilleurs spécialistes de l’IA dans le but de muscler son Meta Superintelligence Labs. Le second se réjouit de conserver une partie de ses meilleurs éléments et de voir de nombreux "débauchés" retourner dans leur écurie d’origine. Cette guerre des talents prouve que, seuls, les fondateurs de Meta et d’Open AI ne sont rien. Pourtant, une grande partie des médias racontent ces péripéties sous forme de bataille personnelle entre deux patrons tout-puissants.
Culture protestante
Rien de très surprenant puisque le mythe du fondateur est particulièrement ancré dans la culture américaine. Influencée par le protestantisme, celle-ci aime mettre en avant la valeur travail et l’initiative personnelle. L’individu parti de rien, parvenant à bâtir une fortune à la seule force de ses bras et de son cerveau est le fondement de l’American Dream.
Les géants de la tech s’inscrivent dans la continuité des grands capitaines d’industrie. Au XIXe siècle, les médias étaient dithyrambiques sur le parcours de John Rockefeller, baptiste pratiquant qui a commencé comme éleveur de dindons avant de devenir le magnat du pétrole. Autres incarnations du self-made-man, Andrew Carnegie, migrant écossais, ancien ouvrier dans une usine textile, sacré empereur de la sidérurgie et perçu comme l’homme le plus riche du monde, ou Henry Ford, cancre notoire qui s’est hissé au rang de pilier de l’industrie automobile.
Derrière ces performances capitalistiques, on trouve aussi un vieux fond moral : la richesse accumulée ne sert pas à vivre dans le luxe et l’ostentation, mais à changer le monde. John Rockefeller, Andrew Carnegie ou Henry Ford sont également célébrés comme des pionniers de la philanthropie dont les fondations sont toujours actives.
Comme leurs illustres prédécesseurs de l'industrie, leurs vies sont romancées pour faire rêver les foules et glisser un message simple et, somme toute, très protestant : "Tout est possible aux âmes de bonne volonté"
Les géants de la tech ? Rien d’innovant
Désormais, ce sont les figures de la tech qui sont célébrées et panthéonisées. Steve Jobs, Bill Gates, Jeff Bezos, Elon Musk, Mark Zuckerberg ou Sam Altman sont les nouvelles incarnations du rêve américain.
Comme leurs illustres prédécesseurs, leur vie est romancée, scénarisée pour faire rêver les foules et glisser un message simple et, somme toute, très protestant : "Tout est possible aux âmes de bonne volonté". Steve Jobs ? Il a construit son premier ordinateur dans un garage. Bill Gates ? À 13 ans, il codait déjà avec ses amis. Elon Musk ? Un immigré venu d’Afrique du Sud à qui rien n’était promis. Mark Zuckerberg ? Il aurait inventé Facebook sur les bancs de l’université.
Eux aussi n’entreprennent pas uniquement pour s’enrichir, mais pour changer le monde. Bill Gates est à la tête de sa fondation dotée de 77 milliards de dollars. Dans l’ombre, Steve Jobs a également dépensé des millions pour le bien public, notamment en finançant la construction de deux hôpitaux à Stanford. Jeff Bezos s’est notamment engagé à verser 10 milliards de dollars sur dix ans, une somme consacrée à "la lutte contre le changement climatique et au soutien de personnes capables d’unifier l’humanité face à de profondes divisions sociales et politiques". Quant à Elon Musk, il souhaite sauver le monde grâce à ses inventions.
Des oublis volontaires
Les années passent, le storytelling reste. Le grand patron américain ne doit son succès qu’à lui seul et remercie la Providence en rendant à la société une partie des gains accumulés. Mais en réalité, tout cela n’est qu’une construction. C’est notamment la thèse défendue par l’universitaire Anthony Galluzzo dans l’ouvrage Le Mythe de l’entrepreneur. Défaire l’imaginaire de la Silicon Valley publié en 2023 aux éditions La Découverte.
L’auteur revient par exemple sur le cas Steve Jobs. Selon lui, le récit officiel ne donne pas la part belle à Steve Wozniak, véritable concepteur de l’ordinateur Apple I, ou à Mike Markkulla, qui structura financièrement l’entreprise à la fin des années soixante-dix. De même, la personne qui développa Meta fut Sheryl Sandberg lors de sa prise de fonction de directrice des opérations de Facebook en 2007. Pourtant, c’est Mark Zuckerberg qui attire la lumière.
Enfin, jamais les récits hagiographiques des patrons de la tech ne mettent en avant le rôle de l’État. Un trou dans la raquette puisqu’une grande partie des innovations de la Silicon Valley n’auraient jamais vu le jour sans les investissements massifs de l’administration fédérale, les commandes de l’armée qui a également largement financé les laboratoires de l’université de Stanford.
Tesla voit ses ventes chuter depuis que son patron a pris un virage ultraconservateur en soutenant ouvertement les partis d’extrême droite du Vieux Continent
Les pièges du culte de la personnalité
Médias et services de communication des grandes entreprises mettent en avant les patrons. L’image du produit, de la marque se fond dans la personnalité de son fondateur. Pour le meilleur, mais aussi pour le pire.
Apple a tiré profit du personal branding de son créateur décrit comme un homme capable d’allier beauté et efficacité. Mais Tesla a perdu de nombreuses parts de marché et voit ses ventes chuter depuis que son patron a pris un virage ultraconservateur en soutenant ouvertement les partis d’extrême droite du Vieux-Continent, comme l’AfD en Allemagne ou Reform UK en Grande-Bretagne.
Cette propagande laisse transpirer le cliché du surhomme omniscient capable de diriger seul, sans corps intermédiaires. Conséquence, certains entrepreneurs peuvent avoir tendance à se prendre pour des "mini Musk" ou des "clones de Bezos" et à vouloir diriger leur société d’une main de fer en faisant uniquement confiance à leur instinct. Une erreur fondamentale puisque, derrière leurs gourous, tout un écosystème s’anime et crée dans une relative autonomie.
Certains entrepreneurs peuvent avoir tendance à se prendre pour des "mini Musk" ou des "clones de Bezos" et à vouloir diriger leur société d’une main de fer en faisant uniquement confiance à leur instinct. Une erreur fondamentale
C’est le cas des designers d’Apple, du service financier de Microsoft, des lobbyistes d’Amazon, des fonds. Tous ces talents ne montent pas à bord d’un navire parce qu’ils sont fascinés par le dirigeant.
La presse aime présenter les patrons comme des "gourous" auprès desquels les meilleurs veulent travailler, ils se trompent. La guerre des RH entre Meta et Open AI le prouve. Les talents rares sont attirés par des millions de dollars ou des conditions de travail qui correspondent à leurs capacités. Que leur boss s’appelle Zuckerberg ou Altman importe peu.
Lucas Jakubowicz
