Frédéric Nugeron est installé à Shanghaï, depuis quinze ans. Directeur de la zone Asie pour l’entreprise française Asmodee, qui édite et distribue des jeux de société, il revient sur le confinement, le déconfinement et les solutions technologiques déployées par le gouvernement. Il nous livre aussi, depuis la Chine, sa vision de la gestion de la crise en France.

Décideurs. Quelles ont été les grandes étapes du confinement en Chine, hors Wuhan ?

Frédéric Nugeron. La Chine, bien que gérée par Pékin, a aussi ses propres règles au niveau des régions, des villes et parfois même des quartiers. La première chose que le gouvernement a annoncé, vers le 15 janvier, a été la prolongation des vacances scolaires d’une semaine, jusqu’au 10 février. Le confinement strict chinois n’a donc duré qu’une semaine, du 3 au 10 février. Après ces vacances obligatoires payées par les employeurs, du 10 au 17 février, le télétravail a été généralisé. Au niveau des villes, les transports publics ont été réduits au strict minimum. Au niveau des quartiers, ce sont les comités de quartier – reliquats de la période Mao – qui ont régulé en distribuant, par exemple, des tickets d’approvisionnement de masques. Chaque foyer pouvait donc aller chercher un certain nombre de masques, par semaine, dans les pharmacies locales. Début février, le port du masque est devenu obligatoire en Chine.

Le confinement strict a-t-il été respecté pendant cette semaine ?

Oui car en Chine, il faut savoir que l’on peut tout se faire livrer dans la demi-heure. Si aujourd’hui je souhaite acheter des masques, il me suffit d’appeler pour passer commande et, trente minutes plus tard, une boîte de cinquante masques est livrée chez moi. Il en est de même pour tous les produits de première nécessité.

"En Chine, il faut savoir que l’on peut tout se faire livrer dans la demi-heure"

Dès l’annonce du confinement, les visiteurs ont été interdits dans les résidences et les livreurs déposaient leurs colis à l’entrée que leurs destinataires descendaient chercher. Cette situation a duré quelques semaines avant que le gouvernement n’autorise la réouverture progressive des restaurants, bars, salons de coiffure, centres commerciaux et lieux touristiques, fin février-début mars.

Quelles conditions sanitaires ont-elles alors été exigées pour pénétrer dans ces lieux très fréquentés ?

Il fallait montrer patte blanche : prise de température à l’entrée, relève des numéros de téléphone. Tous les restaurants ont été munis de gel hydroalcoolique pour les clients et 100% de leur staff avait l’obligation de porter un masque et des gants. La Chine étant ce qu’elle est, si un restaurant ne respectait pas ces règles, il était aussitôt dénoncé sur les réseaux sociaux via des photos et la police arrivait dans la demi-heure pour fermer le lieu.

"Tous les restaurants ont été munis de gel hydroalcoolique pour les clients et 100% de leur staff avait l’obligation de porter un masque et des gants"

Bien qu’ouverts, les restaurants étaient limités à un nombre maximal de personnes. Avec quatre à six personnes par table, au lieu des grandes tablées habituelles de douze à quinze personnes. Et dans les salons de coiffure, un seul client à la fois. Ces règles sont aujourd’hui un peu relâchées.

Avez-vous retrouvé votre vie d’avant ?

Dès la fin février, nous pouvions aller au restaurant, faire nos courses normalement et aller dans les parcs. Si le masque n’est plus obligatoire depuis début avril en Chine, tout le monde en porte. Celui qui n’en porte pas est stigmatisé.

Le gouvernement français cherche encore sa voie pour mener à bien le déconfinement de la population et les débats se cristallisent autour des masques mais aussi des tests. Faut-il tester ? Qui et comment ? Qu’en pensez-vous en tant que Français vivant en Chine depuis quinze ans ?

Il y a une différence notable entre ce qui se passe en France et ce qui se passe en Chine car pas une seule personne de mon entourage élargi en Chine n’a été touchée par le Covid-19. En revanche, j’en connais beaucoup qui l’ont attrapé en France, en Allemagne ou au Royaume-Uni ! Même si le gouvernement chinois travaille ses chiffres différemment des pays occidentaux, c’est une certitude, il y a quand même une vérité au niveau du taux de pénétration de ce virus qui n’est pas du tout ce que vous vivez en Europe.

Le port obligatoire du masque a-t-il eu, selon vous, un effet sur la propagation du virus en Chine ?

C’est un élément évidemment important mais qui n’explique pas tout. Il est vrai que la Chine ne manque pas de masques car elle les produit massivement pour la planète aujourd’hui et en garde une grande partie pour ses populations en limitant les exports, peut-être en prévision d’une deuxième vague.

"La Chine garde une grande partie de ses masques, peut-être en prévision d'une deuxième vague"

Quel regard portez-vous sur le confinement en Chine – très court mais strict – par rapport au confinement dans l’Hexagone ?

Si le confinement a été très strict, il n’a duré qu’une semaine. Mais il n’était pas question de sortir pour faire du sport. La Chine reste un pays communiste, la délation est partout. Tous les commerces étaient fermés. Il n’y avait donc aucune raison de sortir à part pour promener son chien ou marcher dans des rues vides. Donc les gens sont restés chez eux.

Aujourd’hui, comment les gens peuvent-ils se déplacer ? Avec quels contrôles ?

Dans notre usine, réouverte le 25 février, nous prenons la température de tout le staff, matin, midi et soir et nous enregistrons ces données pour le gouvernement. À l’entrée des parcs publics, des caméras ont été installées.

Les chinois, qui sont à 99 % munis d’un téléphone portable, ont dû télécharger une application mobile dédiée, une sorte de porte d’entrée unique pour accéder aux réseaux sociaux ainsi qu’à un mini programme développé par le gouvernement qui leur délivre un QR code. Celui-ci indique, via un code couleur « vert, orange ou rouge », si la personne a été, ou non, dans une zone à risque et si elle présente, ou non, un danger. Si tel est le cas, elle ne peut plus se déplacer, ni aller au restaurant ou entrer dans un parc. La quasi-totalité des établissements publics, bureaux ou encore restaurants exigent de scanner ce QR code à l’entrée.

"La quasi-totalité des établissements publics, bureaux ou encore restaurants exigent de scanner un QR code qui indique si une personne présente, ou non, un risque"

Que signifie la couleur « orange » ?

Cette couleur n’est pas claire du tout, comme tous les sujets liés au tracking en Chine ! Je n’ose toujours pas me rendre dans mes autres bureaux en Chine car je ne sais pas quel impact cela aura sur mon propre QR code. Il faut savoir que chaque ville à son QR code donc il faut en télécharger un nouveau, chaque fois que vous bougez. La couleur se met à jour automatiquement une fois que vous êtes rentré chez vous.

Les écoles ont-elles été réouvertes ?

Non, les écoles sont toujours fermées en Chine. Il est très fréquent ici que les grands parents s’occupent des enfants à la sortie des écoles. C’est la raison pour laquelle, selon moi, celles-ci restent fermées car le gouvernement ne veut pas prendre le risque que les enfants porteurs sains soient au contact de personnes âgées vulnérables. La situation pourrait être catastrophique.

Quel regard portez-vous sur la gestion de la crise en France ? Et notamment au sujet des masques ?

Je suis très étonné et je ne comprends pas ce qu’il s’est passé ni pourquoi le gouvernement a interdit dans un premier temps aux entreprises d’importer des masques chinois, complexifiant considérablement les imports, tout en autorisant les réquisitions au niveau des douanes. Résultat : plus de masques en France. Quand le gouvernement a finalement accepté que les personnes morales puissent importer jusqu’à 5 millions de masques, cela a été la ruée sur le marché français, du jour au lendemain. Un choix assez incompréhensible.

Anne-Sophie David

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