Anciens ministres et hauts fonctionnaires sont dans le viseur des grands groupes de la tech qui recrutent de plus en plus ce type de profil. Un mariage qui arrange les deux parties. Décryptage d’une tendance qui pourrait prendre de l’ampleur.

Ministre des Affaires étrangères à 27 ans, chancelier à 31 ans, l’Autrichien Sebastian Kurz est un enfant prodige de la politique. Mais le 9 octobre 2021, l’ascension s’arrête et le conservateur, empêtré dans des accusations de corruption, est contraint de démissionner. Addict aux jeux d’appareil et au pouvoir depuis des années, il aurait pu ruminer sa vengeance et tout faire pour retrouver son siège. Mais, à la surprise générale, en décembre, Sebastian Kurz annonce une reconversion qui détonne en prenant la direction de la Californie. Mission ? Occuper le poste de stratège mondial de Thiel Capital, propriété de Peter Thiel, Germano-Américain cofondateur de PayPal et ponte de la tech US. Pour l’anecdote, il remplace l’Américain Blake Masters qui souhaite se lancer en politique et devenir sénateur de l’Arizona. Si l’annonce peut surprendre, l’Autrichien n’est pas le seul à être passé de la politique à un secteur qui fascine certains et en effraie d’autres.

Ministres et hauts fonctionnaires franchissent le Rubicon

Si la situation est courante outre-Atlantique, le phénomène est plus récent sur le Vieux-Continent. Le recrutement qui a le plus marqué les esprits est surêment celui du Britannique Nick Clegg. Chef des Libéraux démocrates et vice premier ministre de 2010 à 2015, il quitte la scène politique et prend lui aussi la direction de la baie de San Francisco pour rejoindre Facebook au poste de responsable des affaires internationales et de la communication. Selon la BBC, cette nouvelle vie professionnelle lui permet de gagner soixante fois plus qu’un député.

Les cas Kurz et Clegg mettent en lumière un mouvement peu connu du grand public. De plus en plus de dirigeants politiques et de hauts fonctionnaires quittent parlements, ministères et administrations pour rejoindre les poids lourds du digital. Une "migration" qui ne connaît pas le clivage gauche-droite.

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Deux anciens sarkozystes sont aux manettes de Facebook France et TikTok France tandis qu'un ancien proche de Manuel Valls est directeur des affaires publiques d'Apple Europe.

Dans l’Hexagone, l’énarque Laurent Solly, ancien membre de la garde rapprochée de Nicolas Sarkozy, est à la tête de Facebook France depuis 2013 tandis que son ancien conseiller culturel Éric Garandeau est président de TikTok France depuis septembre 2020. À gauche, Sébastien Gros, principal lieutenant de Manuel Valls, est directeur des affaires publiques d’Apple Europe. Mentionnons également Fleur Pellerin, ancienne ministre de la Culture de François Hollande qui a quitté son poste en 2016 pour cofonder Korelya Capital, spécialisé dans l’accompagnement de fonds coréens désireux d’investir dans des start-up tricolores.

Lobbyistes de luxe ?

Pour certains, la situation est claire. Ces anciens de la politique sont recrutés pour leur connaissance des rouages de l’État et pour leur carnet d’adresse. En somme, beaucoup d’entre eux seraient surtout des lobbyistes qui se reposent sur leur passé pour aider leur nouvel employeur à pousser les bonnes portes. "Le secteur de la tech, notamment les plus gros groupes, comprennent que l’heure de la régulation a sonné, ce qui implique d’entretenir des rapports étroits avec les pouvoirs publics", explique Vincent Jauvert, fin connaisseur du sujet et, notamment, auteur de Les Voraces, les élites et l’argent sous Macron. D’après lui, "il est important pour ces grands groupes privés d’avoir en leur sein des personnes qui peuvent influencer les régulateurs". Du reste, ce n’est pas un hasard si, selon lui, Airbnb cherche à recruter (en vain pour le moment) d’anciens cadres de la mairie de Paris. Des personnes qui seraient prêtes à ferrailler avec le communiste Ian Brossat qui prône une régulation de plus en plus stricte des locations touristiques.

Quête de challenge et mouton à cinq pattes

Certes, ces nouvelles missions permettent de gonfler le compte en banque. Mais l’appât du gain pour les employés, et le carnet d’adresses pour les employeurs, ne sont pas les seules raisons du mariage. "La politique procure énormément d’adrénaline, un sentiment de pouvoir changer les choses, d’être dans l’action en permanence. Il est parfois tentant de poursuivre sa carrière en éprouvant de telles sensations qu’il est possible de retrouver dans un gros groupe tech", reconnaît Gaspard Gantzer, président fondateur de Gantzer Agency au CV prestigieux : porte-parole de Bertrand Delanoë à la Mairie de Paris, chargé de la communication de Laurent Fabius au ministère des Affaires étrangères et chargé de la communication de François Hollande à l’Élysée.

Vision, volonté de changer les choses, capacité à travailler en équipe, capacité d'agir sous la pression tout en prenant de la hauteur... Pour Gaspard Gantzer, les anciens ministres ou haut-fonctionnaires possèdent des skills qui attirent les géants de la tech.

Un avis partagé par Vincent Jauvert pour qui "travailler dans ce type de sociétés pour quelqu’un de brillant, c’est grisant, challengeant et passionnant". D’autant que certaines sont parfois aussi puissantes qu’un État. Et le secteur permet d’offrir des opportunités à tous les profils : "Certaines entreprises sont anciennes dans le paysage, elles cherchent à se structurer, à se notabiliser, à éviter de se disrupter, d’autres sont plus dans une optique de conquête", observe le communicant.

Les employeurs, de leur côté, sont férus de cadres dirigeants passés sous les ors de la République. Comme le souligne Gaspard Gantzer : "Lorsque l’on a dirigé ou contribué à diriger une nation, on peut agir sous pression, manager des équipes diverses, disposer d’une vision, d’une ouverture à l’international. Ce sont des skills très recherchées par les recruteurs." En somme, ce n’est pas uniquement pour le réseau qu’ils sont débauchés, estime le communicant pour qui "les gros groupes ont déjà des lobbyistes qui connaissent tous les décideurs. Ils manquent en revanche de chefs d’orchestre qui disposent de connaissances techniques et d’une vision d’ensemble". Compétences acquises par les affranchis de la politique.

"Travailler dans ce type de société, pour quelqu'un de brillant et d'ambitieux, c'est idéal"

Un aller sans-retour ?

Mais cet affranchissement est-il sans retour ? L’image de la tech est-elle néfaste aux yeux de l’opinion publique ? Les soupçons de conflits d’intérêts éventuels peuvent-ils tuer dans l’œuf un éventuel come-back ? Sur la question d’image, Vincent Jauvert et Gaspard Gantzer sont d’accord pour affirmer qu’un éventuel passage dans un Gafa ne constitue pas une épine dans le pied. Pour l’ancien stratège de la communication présidentielle, "en France, on se méfie de ceux qui gagnent trop d’argent, les Gafa peuvent être vus comme un nouveau Grand Satan. Mais en même temps, il existe une certaine fascination et les Français aiment de plus en plus les élus aux profils divers, ce n’est pas un handicap."

Le son de cloche est le même du côté de Vincent Jauvert pour qui, "partir dans le privé, en soi, cela ne pose pas de souci, c’est même plutôt sain". Il est en revanche nécessaire d’éviter les conflits d’intérêts. Pour cela, l’Hexagone s’est doté depuis 2013 d’une Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) qui permet, dans la mesure du possible, d’éviter des situations embarrassantes. Elle a donné quitus à certains anciens cadres du secteur privé qui, après avis, ont pu participer à la vie publique. C’est d’ailleurs un ancien banquier d’affaires qui occupe l’Élysée depuis 2017. Son passage chez Rothschild lui a permis d’obtenir de précieux contacts et compétences. Et si l’un des prochains présidents était un ancien cadre des Gafa ? Après tout, ce serait une belle illustration du monde d’après.

Lucas Jakubowicz

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