Avec des dépenses annuelles qui s’élèvent à 35 milliards d’euros, les achats hospitaliers constituent le deuxième poste de dépenses des établissements après la masse salariale. Pour Walid Ben Brahim, directeur général d’UniHA, groupement d’achat coopératif public piloté et financé par les hôpitaux, l’efficience repose aussi sur la fonction achat. Retour sur les défis en matière de politiques publiques, de nouvelles technologies et d’environnement.
Walid Ben Brahim (UniHA) : "Dans les hôpitaux, la fonction achat incarne un véritable catalyseur d’innovation"
Décideurs. Avec un déficit des hôpitaux publics qui s’élève à 3,5 milliards d’euros pour 2024, les coupes budgétaires semblent devenir la nouvelle priorité du gouvernement. Selon vous, quelle marche à suivre pourrait optimiser l’efficience des achats hospitaliers ?
Walid Ben Brahim. Pour l’heure, seuls 40% des achats hospitaliers sont mutualisés. Alors que de nombreux établissements matures font appel à des opérateurs d’achats, la démarche est plus rare pour les structures plus petites. Certains CHU qui atteignent déjà un très fort taux de recours aux achats groupés pourraient aboutir à une mutualisation de 70% de leurs achats de produits de santé. Ce constat est partagé par les pouvoirs publics qui proposent des économies d’échelle au niveau européen.
Par ailleurs, nous attendons des produits et prestations de services que nous achetons des résultats d’autant plus concrets. Dans cette optique, nos équipes collaborent étroitement avec les industriels afin de favoriser la conception de produits toujours plus fonctionnels ou d’y associer prestation des services d’accompagnement afin de faciliter la prise en main de nouvelles techniques. Enfin, il est nécessaire de contenir la création de groupements et de centrales d’achat pour gagner en efficience au niveau national.
Comment accompagnez-vous ce mouvement ?
Depuis sa création en 2005, UniHA place l’efficience des établissements de santé publics au cœur de ses orientations stratégiques. Le groupement a précisément été lancé sous l’impulsion des hôpitaux eux-mêmes, dans l’objectif de générer des économies par la mutualisation des achats. Ces dernières années, la fonction achat a évolué en profondeur, en particulier après la création des groupements hospitaliers de territoires (GHT). Ce nouveau cadre organisationnel a permis de transformer les pratiques : la mutualisation des achats est ainsi devenue la norme dans les établissements de santé publics situés sur un même territoire. Une révolution à l’hôpital.
"La fonction achat a évolué en profondeur, en particulier après la création des groupements hospitaliers de territoires (GHT)"
Pourtant, il faut aller plus loin. À la rentrée de septembre, nous allons créer un club des achats innovants consacré aux directeurs achat afin de favoriser les retours d’expérience et la réflexion collective au niveau national. Il faut garder en tête que l’achat cristallise un rapport de force et que, ensemble, les hôpitaux seront plus forts, avec une fonction achat qui incarne un véritable catalyseur d’innovation.
Pour répondre aux restrictions visant les entreprises de l’Union européenne sur le marché chinois, la Commission européenne a annoncé, fin juin, l’exclusion des entreprises chinoises sur les commandes publiques de dispositifs médicaux de plus de 5 millions d’euros. Que pensez-vous de cette décision ?
Les fournisseurs français et, plus largement, européens sont en grande partie exclus de la commande publique en Chine. La discrimination des fournisseurs chinois en Europe constitue une réponse mesurée tant qu’elle ne met pas en péril la continuité d'approvisionnement des hôpitaux français. À terme, cette mesure pourrait permettre d’atteindre une forme de souveraineté européenne, notamment face aux États-Unis et à différents pays asiatiques très implantés sur le marché.
Les solutions d’IA et autres technologies de pointe représentent d’importantes pistes de performance. Au-delà du domaine de l’imagerie, les établissements de santé sont-ils prêts à impulser le changement ?
À l’hôpital, il est nécessaire d’accompagner ces évolutions technologiques, au risque de voir les établissements subir le changement. Chaque solution proposée doit optimiser le soin, l’organisation hospitalière et générer un vrai retour sur investissement au vu de leur important coût financier. Sans oublier de préserver l’humain.
En tant qu’intermédiaire de la dissémination des solutions d'IA, nous ne voulions pas fournir un catalogue où les hôpitaux pourraient se servir à la carte. Nous avons fondé le programme InitIAtive, en partenariat avec la CAIH (Centrale d'achat de l'informatique hospitalière), pour informer, accompagner et évaluer la prise en main de l’IA. En premier lieu, la pédagogie contribue à distinguer les produits révolutionnaires de ceux plus "gadget". Nos experts jouent un rôle d’éclaireur en décryptant les tendances, en organisant des conférences et des séminaires d’études afin de présenter les particularités des nouveautés technologiques aux hôpitaux. Notre deuxième axe est d’aider les hôpitaux dans la mise en place de ces outils, de récompenser les établissements à l’initiative de projets d’IA percutants et d’initier ceux qui souhaitent se lancer à travers une feuille de route et un appui financier. Enfin, nous mesurons les effets de l’IA à l’hôpital ainsi que les attentes et les craintes associées. De quoi alimenter notre baromètre de l’adoption de l’IA dans les hôpitaux, lancé en partenariat avec Acteurs publics et l’Ifop.
"La fonction achat représente 50% du bilan carbone des hôpitaux"
L’achat responsable s’impose désormais comme un incontournable. Comment appuyez-vous la transformation ?
La fonction achat représente 50% du bilan carbone des hôpitaux. En plus de réaliser des achats innovants, sûrs et économiques, il faut désormais dénicher ceux qui s’inscrivent dans une stratégie de durabilité. L’équation est complexe, mais les choses avancent. Nos fournisseurs intègrent de plus en plus la dimension durable à leur démarche, notamment à notre demande à travers les appels d’offres. Notre système de notation des produits comprend des paramètres de durabilité que nous allons prochainement enrichir avec la mesure de l’impact carbone d’un médicament. Cela nous permettra de comparer deux médicaments à prix équivalent afin d’opter pour la version la moins carbonée. De quoi générer de l’impact sans nuire à notre performance économique. À date, nous visons une centaine de lots, notamment certains anti-infectieux.
Récemment, 32 laboratoires ont adressé une lettre à Ursula von der Leyen pour réclamer, entre autres, une politique de prix des médicaments plus favorable mais aussi une suspension de la directive autour du traitement des eaux usées, sous peine de délocaliser leurs activités aux États-Unis. Comment analysez-vous cette prise de position ?
Le système français rembourse de nombreux produits de santé. Si les médicaments innovants affichent un prix très élevé, c’est tout l’inverse pour les anciennes molécules qui sont très utilisées. L’écart de prix important mériterait d’être resserré pour trouver un point d’équilibre entre les deux.
En parallèle, le choix de la souveraineté est régulièrement évoqué, mais il n’est pas possible de s’orienter vers un produit uniquement en raison de son seul critère d’origine géographique. Je pense que les institutions européennes ont tout intérêt à conserver leur projet de discrimination des médicaments très polluants. Chez UniHA, nous réalisons des analyses du cycle de vie du médicament qui révèlent que le processus chimique de production des matières premières est le plus polluant, bien au-delà du transport. Si certains industriels se distinguaient avec des produits moins carbonés, nous pourrions privilégier des produits européens avec un meilleur bilan carbone que leurs concurrents.
Propos recueillis par Léa Pierre-Joseph