Christophe Bourdon a rejoint LEO Pharma en tant que CEO en 2022 après un parcours très international. Depuis, il s’attelle à redresser le groupe pharmaceutique danois, notamment en se basant sur ce qu’il a appris aux États-Unis et en Asie.
Christophe Bourdon (LEO Pharma) : "Une fois le virus de l’étranger attrapé, il ne vous quitte plus"
Décideurs. Comment avez-vous construit votre parcours ?
Christophe Bourdon. Franco-allemand de naissance, j’ai depuis toujours une curiosité pour ces deux cultures. J’ai étudié à l’ISG, école de commerce grâce à laquelle j’ai pu passer six mois à New York, trois mois au Japon et deux mois en Chine avant d’effectuer des stages au Japon. Une fois que vous avez attrapé le virus de l’étranger, il ne vous quitte plus.
Le VIE de l’époque m’a permis de lancer ma carrière à l’international en intégrant Airbus à Tokyo et ainsi de me rendre compte qu’il y avait des activités économiques très importantes en dehors d’Europe. J’ai ensuite travaillé sept ans au Japon et dans huit autres pays, notamment trois ans aux États-Unis, avant le Danemark. L’un de mes moteurs a été d’identifier les cultures avec lesquelles je me sentais bien et les sociétés où je pourrais avoir de l’impact. Si tout cela était à refaire, je referais pareil.
Comment percevez-vous les différences culturelles ?
Je ne suis jamais dans un endroit où je n’ai pas envie d’être. Quand je suis arrivé à 21 ans au Japon, il n’y avait pas internet ni de téléphone portable. En attendant d’apprendre la langue, il m’a fallu écouter et comprendre le fonctionnement de la société. Le silence y est important, le respect de la séniorité aussi, je trouvais cela intéressant. Quant aux États-Unis, ils sont, certes, tournés vers l’activité et la croissance économiques, mais la valeur humaine y est aussi importante. Quand on va au-delà des clichés, que l’on respecte les gens, qu’on ne se focalise pas sur les différences, on peut construire des ponts avec d’autres cultures et s’épanouir.
"Quand on va au-delà des clichés, que l’on respecte les gens, qu’on ne se focalise pas sur les différences, on peut construire des ponts avec d’autres cultures et s’épanouir"
Pourquoi avoir choisi le Danemark ?
J’étais aux États-Unis avec mon mari avocat, dont le visa ne lui permettait pas de travailler. Pendant le Covid, nous avons fait le choix de rentrer en Europe. J’aimais bien la culture nordique. J’ai commencé dans une entreprise de biotechnologies, Orphazyme, avant qu’on ne me propose le poste de CEO chez LEO Pharma. Au Danemark, il n’y a pas vraiment de hiérarchie. Je prends le métro et le train comme tout le monde pour aller au travail, je déjeune à la cantine. Les patrons ne se sentent pas au-dessus.
En outre, les gens se disent les choses. Quand j’ai rejoint cette entreprise aux 116 ans d’existence, elle connaissait de grosses difficultés financières. Il fallait la remettre sur pied. Lorsque vous expliquez les choses à des Danois, même s’il s’agit de décisions difficiles, ils les comprennent, car c’est pour le bien de la société. Ce sont des personnes pragmatiques. Ils savent aller chercher des CEO étrangers pour répondre à telle ou telle situation s’ils n’ont pas les patrons du bon calibre sur place. Ils les accueillent très bien, même s’ils sont curieux de savoir dans quelle mesure on apprécie leur pays.
Pourquoi vous êtes-vous spécialisé dans le domaine pharmaceutique ? Comment expliquer la présence d’un certain nombre de patrons français dans le secteur ?
En France, les parcours scientifiques, commerciaux et financiers sont de bon niveau. Le marché pharmaceutique est exigeant. Lorsque je travaillais pour Sanofi, le groupe disposait de réseaux d’excellence avec les CHU et hôpitaux. Les administrations remboursent les médicaments dont ils ont, dès lors, une certaine connaissance. On parle aujourd’hui beaucoup des innovations en Amérique et en Chine dans la santé. Ces pays ont des cycles très rapides et ne lâchent rien. Avec LEO Pharma, je veux faire en sorte qu’un groupe de taille moyenne, présent en Europe, continue à innover. Ce serait dramatique de ne plus avoir de fleurons sur notre continent. Mais on ne peut plus investir tout seul pour générer de la croissance. C’est pourquoi j’ai mis en place des partenariats à l’étranger.
Quelle stratégie avez-vous mis en place pour redresser le groupe ?
LEO Pharma est un groupe qui dégage 1,8 milliard d’euros de chiffre d’affaires. Il faisait face à des problèmes dans trois domaines : la croissance, la rentabilité et l’innovation. La filiale américaine, presque inexistante, est depuis quasiment devenue notre première entité. Nous avons réduit les effectifs de 6 000 à 4 000 personnes. Je me suis engagé personnellement à ce que les collaborateurs partants retrouvent du travail, ce qui a été le cas pour 98 % d’entre eux dans les six mois. Nous avons noué des partenariats de distribution et avec des laboratoires. Un de nos produits a été autorisé il y a six mois aux États-Unis. Cette stratégie fonctionne. Objectif ? Une introduction en Bourse au Danemark dès 2026. La concurrence est rude, le monde change, comprendre ce qui se passe ailleurs est le meilleur conseil que je puisse donner à des jeunes.
"Objectif ? Une introduction en Bourse au Danemark dès 2026"
Êtes-vous sensible pour vos recrutements à cette ouverture d’esprit sur l’étranger ?
Cela dépend du type de poste. Il me paraît important d’être curieux même si cette qualité peut s’exprimer de différentes façons. Après, je respecte les contraintes familiales. Ce n’est donc pas un must have que de partir à l’étranger. Je suis également sensible à la culture américaine vis-à-vis de l’échec, que j’essaie de mettre en valeur auprès de mes collaborateurs. Celle-ci manque en Europe. Aux États-Unis, on valorise les parcours des personnes qui ont connu des échecs et su rebondir. Dans le domaine de la santé, c’est important de ne pas être jugé, car il faut dix ans pour inventer un médicament et cela ne fonctionne pas toujours. Je mise sur les gens qui ont de l’entrain, comme les Américains ou les Chinois. C’est le propre d’un CEO : avancer et avoir confiance en l’avenir.
Êtes-vous proches des réseaux français ?
Je suis très proche de l’ambassadeur de France au Danemark. Notre pays possède des atouts incroyables. Les VIE, les ambassades, des conseils économiques… Les Français sont fiers de leur pays, mais aussi de travailler à l’étranger et faire avancer les choses. C’est en France que LEO Pharma a sa plus grosse usine (à Vernouillet en Eure-et-Loir) et nous continuons d’y investir. Nous pouvons nous appuyer sur les ressources que le pays met à disposition.
Propos recueillis par Olivia Vignaud
