Entreprises et acteurs publics n’ont que ce mot à la bouche, marqueur indépassable de leur engagement écologique, sociétal ou climatique : "responsable". Comprendre, on fait comme avant, mais en mieux, en tout cas en moins pire. Une question de degrés, plutôt qu’une métamorphose. Face à l’ampleur de la crise climatique, on peut se demander si l’usage de ce terme n’en devient pas contre-productif, nous berçant dans l’illusion d’une évolution douce quand chaque jour nous rapproche davantage de la rupture.

"Responsable mais pas coupable", se moquaient les Inconnus. Responsables donc pas coupables, semblent nous dire en écho les promoteurs d’une forme de statu quo repackagé en vert à défaut de vertueux. S’il n’y a pas toujours une pensée machiavélique derrière ces démarches, elles relèvent aujourd’hui d’une stratégie des petits pas, d’une transformation au rabais, qui n’est plus à la hauteur des enjeux. "La sagesse d’une véritable transition juste nous imposerait d’engager immédiatement une réduction planifiée et démocratique de la production et de la consommation dans les pays riches, pour réduire les pressions environnementales et les inégalités, tout en améliorant la qualité de vie de tous les citoyens du monde. Mais l'humanité ne fera pas cela, car ce qui nous manque le plus pour agir vraiment, ce ne sont pas les solutions pour faire autrement, mais c’est du courage pour arrêter de faire semblant" , résumait Fabrice Bonnifet, président du Collège de directeurs de développement durable, dans un édito pour LCI.fr.

Lucidité

Et les Français semblent prêts à entendre ce discours de vérité. Lucides, selon une étude de l’Ademe, ils sont 72% à considérer que "les conditions de vie deviendront extrêmement pénibles d’ici une cinquantaine d’années" (+ 8 points par rapport à 2021 et le niveau le plus élevé observé dans ce baromètre). Pour limiter ce phénomène, la proposition : "Il faudra modifier de façon importante nos modes de vie" recueille une large adhésion : 56% en moyenne sur la période 2006-2021, et 62% cette année, loin devant l'affirmation : "Le progrès technique permettra de trouver des solutions", qui ne recueille que 11%.

Il est plus facile de succomber à l’oxymore d’une croissance verte que de penser la mise en place d’un nouveau contrat écologique et social, organisant une meilleure répartition des ressources et des richesses

Œillères

Une prise de conscience des enjeux qui constitue un contraste saisissant avec les discours de nos "responsables" qui, en la personne du président de la République, en sont encore au stade de la surprise candide : "Qui aurait pu prédire la crise climatique ?" Peu étonnant, dès lors, que les transformations mises en œuvre soient si loin des enjeux. Et surtout que le discours et le récit qui sont censés les porter soient aussi rabougris. Il est certes plus simple de décréter la généralisation des voitures électriques sans se soucier du poids des véhicules ou des matières premières nécessaires à la poursuite de cet objectif. Il est plus aisé de faire croire que les énergies renouvelables pourront se substituer aux énergies fossiles quand tous les graphiques le réfutent, en évitant soigneusement de poser clairement les conditions d’une sobriété systémique. Il est plus facile de succomber à l’oxymore d’une croissance verte que de penser à la mise en place d’un nouveau contrat écologique et social, organisant une meilleure répartition des ressources et des richesses. Couardise ? Paresse ? Stratégie de l’autruche ? On vous laisse juges.

Délibération

Alors qui pour porter cette vision, ce récit ? Qui pour solder les idoles du XXe siècle et présenter le chemin d’une transformation écosystémique ? Peut-être est-il temps de changer les termes de l’équation et de passer de la question du "qui", qui pousse toujours à rejeter la responsabilité sur l’autre dans l’attente d’un hypothétique homme providentiel, à la question du "comment". Nos institutions sont-elles encore adaptées au défi ?  Les travaux de la Convention citoyenne pour le climat avaient démontré les vertus de davantage de délibération, mais ses conclusions n’avaient pas été suivies des faits. La conversation démocratique, scientifiquement étayée, sur les transformations auxquelles nous devront faire face est désespérément atone. Et au fond, c’est peut-être encore cela, le plus irresponsable.

Antoine Morlighem

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