À l’instar de la menace liée à la cybercriminalité, l’intérêt des investisseurs pour le secteur de la confiance numérique s’est aiguisé. Mais, au final, rares sont ceux ayant une connaissance intime de la filière et de ses enjeux. Parmi eux figure la société de gestion Tikehau Ace Capital, qui a accompagné la croissance de Tehtris, cette société spécialisée dans la détection et la neutralisation des cyberattaques et cofondée par deux anciens de la DGSE.

Il y a encore vingt ans, les sujets de confiance numérique n'intéressaient que les banques ou la défense. Aujourd'hui, il n'y pas un projet d’investissement privé, tous secteurs confondus, qui ne comporte un volet numérique et ne doive intégrer les risques correspondants.  Les données publiées en février par l’Alliance pour la confiance numérique (ACN) le confirment, les start-up de la confiance numérique actives dans les domaines de la cybersécurité, de l’identité numérique et de l’intelligence artificielle de confiance se montrent très dynamiques. Elles ont attiré près de 166 millions d’euros d’investissement en 2021 pour 21 opérations recensées, soit une progression de 65 % par rapport à 2020 où 105 millions d’euros avaient été levés pour 13 opérations. Le paysage des fonds actifs dans le secteur de la confiance numérique s’enrichit donc progressivement, à la grande satisfaction de l’ACN.

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"Il n’y avait qu’un fonds sur ce segment il y a encore quelques années. Le sujet prenant de l’importance, un plus grand nombre d’investisseurs s’y sont intéressés en développant une activité sur ce segment, ce qui a entraîné mécaniquement une augmentation des nombres de levées de fonds ainsi que de leurs montants. Mais la cyber relève souvent du BtoB spécialisé et proche des sujets régaliens, ce qui n’est pas simple à gérer pour les acteurs financiers comme les fonds.", observe Edouard Jeanson, vice-président et trésorier de l’association. "La confiance numérique est un secteur complexe à appréhender pour les investisseurs du fait de son caractère technique et stratégique. Nous sommes très heureux de constater que ces freins commencent à se lever et que les start-up du secteur parviennent désormais à attirer les investissements indispensables à leur épanouissement. Cette dynamique qui semble se confirmer sur les premiers jours de 2022 est essentielle pour notre souveraineté numérique et doit désormais être amplifiée.", ajoute Yoann Kassianides, délégué général de l’ACN.

"La confiance numérique est un secteur complexe à appréhender pour les investisseurs du fait de son caractère technique et stratégique" Y. Kassianides

Le 18 février 2021, l’Élysée a annoncé la mise en place d’une stratégie nationale pour la cybersécurité, l’érigeant ainsi en enjeu stratégique prioritaire. L’ambition affichée est de multiplier par 3,5 le chiffre d’affaires de la filière pour le porter à 25 milliards d’euros, contre 14,3 milliards d’euros en 2021. Le gouvernement souhaite aussi faire passer le nombre d’emplois de 70 000 personnes actuellement à 120 000 dans 5 ans et espère voir émerger 3 licornes dans ce domaine d’ici 2025.

Paris-Bruxelles : un axe d’investissement en plein déploiement

Une enveloppe de 136 millions d’euros a été allouée à l’Anssi [l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information, Ndlr] dans le cadre du plan de relance. L’agence a prévu de le faire à travers deux axes d’efforts. Le premier vise à renforcer la cybersécurité de la sphère publique par le financement de "parcours de cybersécurité" – destinés à poser des diagnostics – et de projets de sécurisation. Le second axe porte sur la mise en place de "centres de réponse cyber de proximité" (CSIRT) afin de constituer au plan local un premier niveau de soutien aux acteurs de taille intermédiaire (PME, ETI, collectivités et établissements publics) victimes de cyberattaques. Dans le cadre du programme pour une Europe numérique sur la période 2021-2027, l'Union européenne s'est engagée à investir 1,6 milliard d'euros dans la capacité de réaction en matière de cybersécurité et le déploiement à grande échelle d'infrastructures et d'outils de cybersécurité dans l'ensemble de l'UE, pour les administrations publiques, les entreprises et les particuliers. Face à la menace d’attaques cyber de la part des Russes, les ministres européens ont approuvé le 18 mars la création d’un fonds pour les urgences en matière de cybersécurité. Les voyants sont donc tous au vert pour susciter encore plus fortement l’intérêt des acteurs de l’investissement dans ce domaine politiquement sensible et technologiquement complexe où les compétences acquises sur le terrain revêtent une importance centrale. "L’absence de connaissance fine du secteur de la part des investisseurs peut rebuter parfois les jeunes pousses ou sociétés en croissance en quête de financement. Par exemple, avant la création de notre observatoire, aucun document ne rassemblait ce type de données de base", affirme Yoann Kassianides.

Pas de souci de ce côté chez Tikehau Ace Capital où une équipe de 4 personnes suit en particulier les dossiers de confiance numérique : François Lavaste, executive director, est l’ancien patron d’Airbus CyberSecurity, la branche spécialisée en cybersécurité du groupe Airbus ; Quentin Besnard, executive director est un ancien expert technique à la Direction générale de l’armement (DGA). Il a notamment travaillé sur de gros projets de cybersécurité gouvernementaux au sein du ministère des Armées Gilles Daguet, managing director, a été responsable technique à la DGA. Enfin, Augustin Blanchard, executive director, a travaillé au sein de la banque d'investissement technologique de Messier Maris & Associés à New York. Le fonds a fait le choix de s’entourer de partenaires stratégiques qui sont aussi des investissseurs : EDF sur l’énergie, Naval Group pour la défense et le maritime, Crédit agricole dans le domaine bancaire et Sopra Steria qui est un intégrateur. Sans parler de Bpifrance qui est aussi un des co-investisseurs du fonds. "Nous nous efforçons d’identifier leurs besoins les plus critiques en matière de confiance numérique et d’y apporter des réponses. La plupart de ces groupes ont déjà atteint une maturité élevée dans ce domaine, ils ont des équipes constituées. Néanmoins, ils ont besoin de nous. De notre côté, les avoir comme partenaires nous permet de couvrir plusieurs secteurs d’activité stratégiques pour l’économie au sens large. Nous sommes des investisseurs avant tout. Nos partenaires et nous-mêmes recherchons un retour sur nos investissements. La rentabilité est un paramètre critique, quelle que soit la cible envisagée. Mais il y a en plus un paramètre d’intérêt stratégique qui peut avoir de l’importance pour nos LPs.", explique François Lavaste.

Si le fonds revendique haut et fort son indépendance, c’est aussi parce qu’il a signé des conventions avec le ministère des Armées en octobre 2019 et avec l’Anssi début 2020. Ces partenariats lui permettent de faire appel à leurs experts techniques et d’échanger sur l’actualité réglementaire du secteur par exemple. Une convention existait déjà entre la DGA et Ace Management avant son intégration dans Tikehau Capital, ce qui permettait de valider la pertinence des dossiers étudiés sur les sujets liés à la défense. "Bien souvent, l’Anssi a qualifié ou certifié les produits des sociétés dans lesquelles nous avons investi. Cela peut faciliter de notre côté la validation des dossiers en interne mais ces échanges sont informels et ne sont pas des feux verts de la part des pouvoirs publics vis-à-vis de nos arbitrages, soyons clairs.", ajoute-t-il.

"La rentabilité est un paramètre critique, quelle que soit la cible envisagée. Mais il y a en plus un paramètre d’intérêt stratégique qui peut avoir de l’importance pour nos LPs" F. Lavaste

Les fonds se structurent sur toute la chaîne de création de valeur

Tikehau Capital, qui a racheté la société de gestion Ace Management fin 2018, a récolté 175 millions d’euros à son closing final pour son fonds cybersécurité en octobre 2021. C’est le fonds le plus important en Europe dédié à ce domaine. Les fonds spécialisés se multiplient peu à peu. Lancé en septembre dernier à l’initiative des dirigeants d’Oodrive, Sentryo, Vade Secure et Wallix, Cyber Impact se consacre à l’amorçage et s’adresse en priorité aux start-up européennes de l’environnement de la cybersécurité. Selon le niveau de maturité de la cible, Cyber Impact investit de 300 000 euros à 2 millions d’euros avec une capacité à suivre son investissement dans le temps sur des montants au moins similaires. Plusieurs autres acteurs généralistes du private equity sont présents sur ce segment mais ne s’y sont pas spécialisés pour autant. Quant à la concurrence, elle est constituée principalement de fonds nord-américains qui regardent les opportunités d’investissement dans le secteur porteur de la cyber en Europe ainsi que de fonds généralistes français ou européens qui se positionnent sur la tech mais à la marge au regard de leur portefeuille. "Ils apprécient souvent de s’allier à nous en raison de notre spécialisation.", estime François Lavaste.

Tikehau Ace Capital, qui peut par ailleurs s’appuyer sur 13 bureaux en Europe et en Asie, se concentre sur les séries A, B, C de sociétés ayant une offre BtoB que ce soit en SaaS ou sur site. Parmi ses participations, on compte EclectiqIQ spécialisée dans l’intelligence de la menace, TrustInSoft sur la sécurisation du code informatique, mais aussi Tehtris pour la détection et la résolution des attaques cyber. La taille moyenne de ses tickets d’investissement initiaux avoisine les 10 millions d’euros. Il occupe généralement une position de leader ou de co-leader sur les tours de table dans lesquels il s’engage. "Le fonds contiendra environ une quinzaine de participations : 10 ont été financées et il nous reste 5 investissements en série A, B ou C. Nous avons l’intention d’investir un peu plus de la moitié de ce véhicule dans l’Hexagone mais nous couvrons aussi le reste du territoire européen notamment dans les pays limitrophes de la France. Nous sommes des actionnaires minoritaires mais actifs afin d’aider nos sociétés à se développer grâce à la mobilisation, par exemple, de nos operating advisors/partners.", déclare François Lavaste.

"Le fonds contiendra environ une quinzaine de participations : 10 ont été financées et il nous reste 5 investissements en série A, B ou C" F. Lavaste

L’ambition ultime : faire surgir des champions mondiaux

"Quand nous avons lancé le fonds en juin 2019, il était de 80 millions d’euros. La taille des tickets investis a progressé avec le temps, à l’instar du fonds qui atteint aujourd’hui 175 millions d’euros et de ses participations.", ajoute-t-il. De fait, l’Europe souffre d’un déficit de licornes cyber. L’écosystème des entreprises spécialisées dans la cyber reste encore très fragmenté et nécessite un accompagnement pour faire émerger de grosses ETI et de futurs poids lourds. Les chiffres rassemblés par l’ACN le montrent bien : sur les 2158 entreprises actives dans la filière en France, 1 379 ont des micro-entreprises générant moins de 2 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2020. "Le passage à l’échelle est le principal challenge des sociétés du secteur cyber. C’est un défi qu’il est difficile, voire impossible de relever d’ailleurs en étant uniquement sur une verticale et en répondant à un besoin de niche. Notre volonté est d’investir sur des champions européens ayant l’ambition de développer par la suite une présence mondiale.", déclare-t-il. Un profil que le fonds a identifié dans la société Tehtris dont il a accompagné la série A de 20 millions d’euros en étant le lead sur l’opération avec un ticket d’un peu moins de dix millions d’euros aux côtés d’Open CNP, corporate venture de CNP Assurances, de Nouvelle-Aquitaine Co-Investissement (NACO), fonds régional de co-investissement, et de business angels. "Au-delà du business plan solide, du niveau exceptionnel de satisfaction des clients et d’un potentiel de croissance très fort, c’est une rencontre humaine qui a eu lieu avec les deux fondateurs avec lesquels le courant est très bien passé.", note l’executive director.

Sur les 2158 entreprises actives dans la filière en France, 1 379 ont des micro-entreprises générant moins de 2 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2020

Tehtris : un cas d’école qui vogue gaiement vers la série B

Créée en 2010, Tehtris a bâti son succès sur la XDR Platform, système de détection et neutralisation en temps réel et sans intervention humaine des cyberattaques. Avec la recrudescence de la cybercriminalité, cette solution, trop innovante pour le marché dans les années 2012-2013, est désormais largement identifiée et utilisée par les utilisateurs des secteurs privé et public. La société affiche de fait une croissance insolente. De près de 50 personnes en 2019, ses effectifs sont passés à 240 début avril et les recrutements continuent, notamment pour accélérer son développement à l'international avec des filiales en Allemagne, en Espagne, au Canada et à Singapour en 2022. Une série B est en cours de montage mais la société reste discrète sur le processus. "Nous avons choisi nos investisseurs, parmi lesquels figure Tikehau Ace Capital, car nous voulions de vrais partenaires à nos côtés, capables de nous accompagner dans notre croissance et notre passage à l’échelle", déclare Éléna Poincet, co-fondatrice avec Laurent Oudot de la société Tehtris qui vient d’ailleurs d’adopter le statut de société à mission début avril. "Notre ambition est de devenir un leader mondial de la cyber avec notre solution de cyberdéfense la Tehtris XDR Platform. Le financement est un outil nécessaire pour soutenir notre développement. Nous ne pouvons pas nous contenter d’une série A pour devenir un leader. Nous préférerons être financés par des fonds de private equity français et européens. Néanmoins, les fonds étrangers seront considérés, si l’Europe ne suffit pas à satisfaire notre objectif. La R&D restera, en revanche, en France : c’est un point sur lequel je ne transigerai pas.", affirme Éléna Poincet.

Emmanuelle Serrano

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