Pour construire un capitalisme responsable à la hauteur des enjeux climatiques et sociaux, l’Union européenne doit reprendre la main sur bon nombre de sujets. Et ne pas se laisser distancer par d’autres continents. Un rapport publié en 2020 par Jean-Dominique Senard et Yves Perrier, respectivement présidents de Renault et d’Amundi, proposent des solutions concrètes pour accélérer. Certaines idées font déjà l’objet d’avancées.

En janvier, comme chaque année, l’emblématique patron de BlackRock dévoilait sa lettre aux PDG des entreprises dans lesquelles le fonds américain est investi. Connu dans le monde pour son engagement environnemental et sociétal, Larry Fink a encore fait du Larry Fink. Intitulée, "La force du capitalisme des parties prenantes", sa missive affirme que le nouveau capitalisme auquel les sociétés doivent s’attacher repose "sur des relations mutuellement bénéfiques entre elles et leurs salariés, clients, fournisseurs". 

Un nouveau paradigme

Ce concept des "parties prenantes" ("stakeholders" en anglais) a beaucoup fait parler de lui en 2019. Cette année-là, le lobby conservateur américain réunissant les plus grands patrons du pays, la Business Roundtable, dévoilait une déclaration sur le "capitalisme des parties prenantes". Signée par 181 PDG dont ceux d’Amazon, Apple, JP Morgan, General Motors et BlackRock, celle-ci expliquait : "Nous nous engageons à générer de la valeur pour l’ensemble de nos parties prenantes, pour la réussite future de nos entreprises, de nos communautés, et de notre pays." Une volonté qui suit le sens de l’histoire au moment où les Américains se montrent davantage sceptiques à l’égard de l’ancien modèle. Selon une étude dévoilée en 2016 par Harvard, 51 % des 18-29 ans ne soutiennent pas le capitalisme. "Les gens se posent des questions fondamentales sur la mesure dans laquelle le capitalisme sert la société", expliquait Alex Gorsky, alors à la tête de Johnson & Johnson, signataire du communiqué.

"Le capitalisme responsable, le thème de la responsabilité, sont désormais revendiqués partout, dans les pays anglo-saxons comme en Chine"

Rien d’étonnant à ce que le rapport publié par l’Institut Montaigne en 2020 et intitulé "Le capitalisme responsable, une chance pour l’Europe" revienne sur ce changement de vision engagé dans le pays de l’Oncle Sam. "Le capitalisme responsable, le thème de la responsabilité, sont désormais revendiqués partout, dans les pays anglo-saxons, comme en Chine (…). Le signal (envoyé par le statement de la Business Roundtable, ndlr) est clair : il n’y aura pas une répartition du monde entre le capitalisme financier d’un côté de l’Atlantique, l’autre côté étant réservé au capitalisme responsable."

S’imposer

Le rapport de l’Institut Montaigne n’est pas un document de plus sur le sujet. Porté par les très respectés présidents d’Amundi et de Renault, Yves Perrier et Jean-Dominique Senard, il propose des solutions concrètes afin que l’Europe accélère sur le capitalisme responsable. Ce rapport a été publié alors que l’Union européenne venait de trouver quelques mois auparavant un accord historique pour relancer l’économie du continent dans le sillage de la crise de la Covid-19 et comptait orienter massivement ses financements vers la transition écologique. Les débats et les avancées sur ce thème sont "une voie extraordinaire pour s’imposer au niveau mondial, en particulier entre les grands blocs qui fragmentent aujourd’hui le monde", expliquait Jean-Dominique Senard lors des Rencontres d’Aix en 2020. Et d’ajouter : "C’est l’entreprise qui doit résoudre la question du capitalisme responsable et donc aider l’Europe."

Axes d'amélioration

Pour y parvenir, les deux patrons proposent de concentrer les efforts sur plusieurs axes. Le premier d’entre eux : favoriser les investissements sur le long terme en modernisant des règles jusque-là inspirées du capitalisme financier américain. Des investissements sur de nouveaux créneaux permettront "de donner du réalisme à la transition climatique", tout en répondant à des besoins "urgents au sens politique pour (…) redonner confiance dans la construction européenne". "Ils sont enfin nécessaires pour préparer l’Europe au vieillissement."  Parmi les secteurs cibles : l’aménagement des territoires, la santé, l’éducation, l’énergie et les transports.

"L’Europe doit s’affirmer comme la patrie de la raison d’être"

Concrètement, cela passe par des ressources financières européennes tournées vers ces investissements. Mais aussi par le fait de mobiliser l’épargne du secteur privé vers le financement des entreprises européennes responsables, par exemple en orientant l’épargne retraite vers des actifs responsables ou en mettant en place un grand système européen des retraites fondé sur une proportion de l’épargne existante et investie dans la transformation environnementale. Les auteurs vont même jusqu’à proposer la mise en place d’un fonds souverain de retraite européen qui permettrait de compléter les solutions nationales de financement.

La France en première ligne

Selon les auteurs du rapport, il est également nécessaire de reprendre la main sur l’information comptable, financière et extrafinancière. "Il s’agit de construire un cadre normatif européen conforme aux enjeux des valeurs européennes." C’est-à-dire pousser les entreprises à publier des informations sur leurs avancées en matière sociale et de climat qui répondent aux enjeux définis par l’UE. Et, bonne nouvelle, depuis la publication du rapport, les lignes ont bougé. Emmanuel Faber, ancien patron de Danone connu pour son engagement en faveur de l’ESG, était nommé en décembre président du Conseil international des normes extrafinancières (ISSB). L’organisme devra publier des normes climat qui seront soumises à consultation publique au premier semestre 2022 avant d’être adoptées en tant que standards. "L’idée est de fixer un socle complet de normes IFRS extra-comptables destinées à fournir aux investisseurs des informations pertinentes, fiables et comparables, à un niveau global et sectoriel", explique l’ISSB.

Enfin, le rapport de l’Institut Montaigne pousse à la création d’un cadre juridique commun afin d’accompagner les entreprises européennes responsables. "L’Europe doit s’affirmer comme la patrie de la raison d’être", insistent les auteurs. Une avancée déjà actée dans l’Hexagone depuis la loi Pacte. "Si la France pouvait servir de phare en Europe…", espérait Jean-Dominique Senard lors des Rencontres d’Aix. En tout cas, le pays n’est pas à la traîne sur le sujet et Emmanuel Macron entend faire avancer lors de la présidence française du Conseil européen, débutée en janvier, le sujet du capitalisme responsable. Reste à voir ce qui en découlera…

Olivia Vignaud

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