Fans de rock, vous êtes-vous déjà retrouvés dans une pièce de passionnés de musique classique ? Le football ne vous parle pas et pourtant, vous avez forcément déjà participé à un dîner au milieu d’afficionados du PSG ou de Marseille ? Avez-vous déjà mis les pieds dans un vernissage d’art contemporain sans connaître quoique ce soit à l’Art ? Ces situations anecdotiques peuvent prêter à sourire, mais sont en réalité très révélatrices du déterminisme social que vivent les individus malgré eux.

Vous étiez sans doute perdus, entourés de personnes qui ne vous ressemblent pas, avec un phrasé différent du vôtre. Peut-être plus bourgeois ou au contraire moins soutenu ? Un vocabulaire d’initié qui vous empêche de réellement suivre la conversation et vous rend hésitant à participer à celle-ci. Quand vous tentez de donner votre avis, on vous reprend gentiment dans le meilleur des cas ou l’on vous dénigre dans le pire des cas.

Pour résumé, vous n’étiez pas à votre place, mais vous vous êtes dit que ce n’était que de la musique, du sport ou de l’art. Heureusement, vous avez oublié cette situation dès que la conversation a changé de sujet ou dès le lendemain quand cette infernale séquence s’est enfin terminée.

Une situation quotidienne qui fragilise

Imaginez maintenant que cette situation soit quotidienne. Que vous croisiez le groupe d’en face tous les jours, vous imposant ce sentiment malheureux de ne pas être à votre place à chaque instant. Et demandez-vous ce que cela ferait de travailler au quotidien avec ce groupe de personnes, avec leurs codes, leurs mots, si différent des vôtres ?

C’est ce que vivent tous les jours de salariés, des milliers d’enfants d’ouvriers, de professions intermédiaires, qui tentent d’accéder à des métiers de cadre ou de cadres dirigeants, plus difficile encore d’accès.

Le déterminisme social est terrifiant, car il ne touche pas que le système scolaire. Il touche aussi l’entreprise et le milieu professionnel. Quand ces jeunes adultes ont réussi à franchir les nombreuses barrières scolaires qui leur permettent d’acquérir des hard skills, ils ne sont toujours pas sur un pied d’égalité avec leurs camarades issus de classes aisées. Ils doivent franchir un déterminisme social plus insidieux car moins mesurable, issu des codes sociaux impalpables qui déterminent de nombreuses soft skills, qu’ils devront s’approprier à vitesse grand V sous réserve de compromettre leur début de carrière, pourtant si déterminant pour leur vie future.

Le déterminisme social, c’est ne pas comprendre une question d’un manager, c’est se sentir inférieur a priori à son interlocuteur. C’est aussi d’amener de la condescendance car on surjoue, on se force à mieux s’exprimer ou à mieux s’habiller en ayant l’air peu naturel. C’est aussi créer un sentiment de méfiance chez son interlocuteur, car on a un accent ou un nom différent.

Une injustice qui n’est pas une fatalité

Il vous rend malheureux, il vous donne un sentiment d’injustice que vous ne pouvez pas prouver. Le déterminisme social dans le milieu professionnel, personne n’en a conscience. Peu de monde. La dernière fois que j’ai tenu ce discours auprès de cadres dirigeants lors d’un dîner, deux d’entre eux sont venus me remercier, découvrant le sentiment que je leur exposais.

Ce déterminisme social se comble, petit à petit, à coup d’erreurs, de fautes de goûts, d’un manager attentif parfois, de changement de groupe d’amis souvent. Il se comble aussi à coup de réussites et de succès. Il n’est pas rédhibitoire, mais il demande une résilience extrême. Si votre carrière est un marathon, il donne 5 km d’avance aux enfants de cadres, et sans doute 10 km aux enfants de cadres dirigeants. Mais il est possible à toutes et tous de franchir la ligne d’arrivée, l’important c’est la prise de conscience de ce phénomène et la volonté de dépassement.

Je n’ai pas de solution, je vous demande simplement d’en prendre conscience : quelle serait votre carrière si vous l’aviez démarrée dans un groupe social qui ne ressemble en rien à votre environnement personnel ? La réponse est que pour 90% d’entre vous, elle serait moins bonne. Précisément 90%. Car seulement 10% des cadres supérieurs sont des enfants d’ouvriers.

Luttons ensemble contre ce déterminisme social en entreprise pour que chaque personne ait les mêmes opportunités de carrière, que l’on soit né à la bonne adresse ou non.

Quentin Guilluy, Co-fondateur et CEO d’Andjaro

A propos de l'auteur : Diplômé de Paris Dauphine et du CIFFOP en gestion des RH, Quentin Guilluy a travaillé pendant 7 ans dans les Ressources Humaines pour des entreprises leaders (Leroy Merlin, Crédit Agricole, LVMH, Edenred). Il y a développé une compréhension fine des principaux défis RH et humains pour les entreprises et leurs collaborateurs, qui a servi de base à la vision d’Andjaro et à son développement.

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