Sorti renforcé d'une crise sanitaire qui a révélé le besoin de numérisation des entreprises, le marché de la legaltech française est plus que jamais au centre des discussions qui animent la sphère juridique. À l’occasion du Legal Tech show qui s’est tenu lors du dernier Sommet du Droit, juristes, avocats, professeurs et entrepreneurs de ce secteur en plein essor en ont dressé un état des lieux. Tous misent sur un avenir prometteur, si toutefois la conscience collective prend le dessus sur les initiatives individuelles.

Les services juridiques dématérialisés séduisent de plus en plus de professionnels et d’entreprises. En témoigne le chiffre d'affaires généré par la legaltech française qui a triplé entre 2018 et 2020. Peut-on cependant affirmer que la France deviendra le leader de ce marché en Europe ? Si de nombreux obstacles jalonnent encore la route des entrepreneurs visant la conquête du leadership européen, le cadre national et communautaire est plutôt favorable au développement de la legaltech.

L’open source européen représente par exemple une ressource de qualité à la disposition des entrepreneurs, leur permettant de se défaire de leur dépendance vis-à-vis des géants de l’informatique américains. L’adoption puis l’entrée en vigueur du Règlement général sur la protection des données (RGPD) dans l’Union européenne a également été l'occasion pour les acteurs de la legaltech d’élargir leur offre et de proposer des logiciels de mise en conformité. Autre singularité du territoire européen : l’existence d’éditeurs juridiques historiques prêts à s’associer à des start-up, lesquelles peuvent ainsi bénéficier de réseaux de distribution déjà bien établis.

Entre envie et crainte du changement

À l’échelle française, Philippe Laurence, responsable des affaires publiques chez Doctrine et co-animateur du groupe legaltech de France Digitale, constate que "la profession montre un véritable intérêt pour la legaltech en France". En effet, selon une enquête de menée par France Digitale, 40 % des entreprises de legaltech compte un avocat parmi leurs dirigeants. Et les professionnels ont tout intérêt à se pencher sur les innovations mises à leur disposition. Selon Sihem Ayadi Dubourg, la fondatrice de Juridy Legal Design"investir sur le capital humain permettra aux juristes de développer des compétences extrajuridiques, de proposer une valeur ajoutée à leur travail et de se préparer au monde de demain". On constate aussi que la confiance des professionnels du droit dans les services juridiques dématérialisés a augmenté depuis la crise sanitaire. Au-delà de ce contexte particulier qui a accéléré la numérisation des entreprises, le succès de ces nouveaux outils semble s’inscrire dans la durée puisque la legaltech recrute massivement. Toujours selon France Digitale, on a dénombré plus de 200 embauches en 2020 et les 34 principales start-up du milieu envisagent de créer plus de 300 nouveaux postes cette année.

Le potentiel français en matière de legaltech s’illustre entre autres dans des solutions concernant le contract management. Face à la complexification progressive des contrats, pour ce qui est du volume, de la durée ou du nombre d’acteurs impliqués, certains entrepreneurs comme Philippe Ginestié, le président fondateur de Gino Legaltech, se sont positionnés sur le marché du logiciel d’automatisation et de gestion des contrats complexes. Les clients, eux, recherchent de la transparence, surtout face aux produits numériques dont le mode de fonctionnement reste opaque pour les non-initiés. De plus en plus impliqués dans la numérisation de leur société, les professionnels ne veulent plus des contrats clés en main qu’on leur a longtemps proposés. Ils souhaitent à présent participer au développement d’une solution agile et adaptée à leur structure, voire construire un réel partenariat avec la start-up du droit dont ils payent les services. La crise sanitaire a, là encore, permis de prendre conscience de l’utilité des outils proposés par la legaltech. En contract management, il est désormais possible de déléguer des tâches répétitives et fastidieuses à un logiciel, qui garantira par exemple la cohérence nécessaire à la gestion d’un contrat complexe.

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Thierry Vidal, Peggy Houdart et Philippe Ginestié

Pourtant, bon nombre de professionnels ne recourent pas spontanément à ces nouveaux services. Peggy Houdart, head of contract management d'Engie Solutions, déclare : "Nous n’avons pas encore trouvé la façon dont on voulait développer un tel outil, on y travaille pourtant depuis plusieurs années." D’autres sociétés quant à elles justifient leur méfiance vis-à-vis de la legaltech par la nature de leurs activités. "La robotisation des contrats pourrait nous intéresser, mais le niveau de confidentialité imposé dans le secteur de la défense nous freine, témoigne Thierry Vidal, directeur du contract management chez Naval Group. La sécurisation des données est trop importante et le cloud nous fait peur." Conscient de cette réticence, Philippe Ginestié explique que "la gestion du changement est essentielle. Il faut accompagner les clients qui ne sont pas toujours rassurés." Les divergences sont donc importantes dans les directions juridiques : une volonté de changement s’affirme, sans qu’elle se concrétise réellement.

Un leadership à portée de main ?

Même pour une start-up ayant trouvé sa clientèle, se développer en France et en Europe n’est pas si simple, surtout face à la concurrence américaine. "Aux États-Unis, le legal est perçu comme un business à part entière" relève Marine Brogli, la CEO de DPO Consulting, alors que ce domaine d’activité reste quelque peu sacralisé dans la culture française et européenne où il est réservé aux avocats et autres professions juridiques traditionnelles. La réglementation forte, la cohabitation de différents systèmes juridiques et le manque de connaissance du marché sont également des obstacles à l’entrepreneuriat dans la legaltech de notre côté de l’Atlantique : "On ne se bat pas avec les mêmes armes que les Américains", affirme l’experte du droit des nouvelles technologies.

Comment la France peut-elle devenir le leader de la legaltech en Europe dans ces conditions ? Les élections présidentielles approchant, les professionnels du droit ont beaucoup à dire sur la question. Soutien renforcé de l’État, levée des barrières réglementaires, accompagnement pérenne des entrepreneurs et construction d’un grand écosystème du droit : les idées fusent chez les juristes. Sihem Ayadi Dubourg, fondatrice de Juridy Legal Design, soulève un problème de communication entre les pouvoirs publics et les acteurs de la legaltech française : "Au lieu de réglementer en amont, l’État doit chercher à comprendre le fonctionnement et les spécificités de la legaltech." Pour Grégoire Hanquier, directeur juridique, conformité et affaires publiques de Data Legal Drive, même face à la concurrence des géants américains, "l’optimisme est un risque à prendre". En effet, les produits de la legaltech française s’exportent déjà dans toute l’Europe puisque 100 % nos start-up disposent d’une clientèle européenne. Alors que le mythe de la Silicon Valley commence à s’effriter et que le made in France est reconnu comme un gage de qualité, toutes les raisons sont bonnes pour prendre le risque de l’optimisme.

Léna Fernandes
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