Le monde du travail est devenu hybride, un terme qui peut générer de l’anxiété mais qui, en réalité, est une véritable opportunité pour les salariés, les managers, les RH. Et la société.

Voilà des petites phrases qui résonnent dans les oreilles de tous les salariés : « vous devez être agile », « votre métier change à toute vitesse », « vous exercerez plusieurs emplois différents dans votre vie professionnelle ». Enseignants, RH, formateurs ou managers ont raison. Mais il n'y a pas lieu de s’effrayer, bien au contraire.

Fin du taylorisme, vive l’apprenance

Le modèle tayloriste où le travailleur disposait de peu d'autonomie a laissé place depuis les années 1970 aux organisations apprenantes ou basées sur un modèle de lean production. Dès lors, les collaborateurs gagnent en autonomie mais aussi en adaptabilité face aux exigences du marché. Le rapport de France Stratégie  "Imaginer le futur du travail - Quatre types d’organisation du travail à l’horizon 2030", publié en 2017, révèle que 37% des entreprises en Europe sont des organisations apprenantes, 29% fonctionnent avec un modèle de lean production et 34% avec un modèle simple ou tayloriste.

La philosophe Gabrielle Halpern* nous rappelle "que la division du travail, – dogme sur lequel reposait le monde du travail depuis des décennies –, a montré ses limites et ses dangers, en provoquant un appauvrissement, un rétrécissement et une absurdité des métiers […] Les jeunes générations vont inventer l’hybridation du travail".

Le rapport de France Stratégie envisageait par ailleurs l’avenir du travail sous la forme d’un réseau collaboratif au-delà du giron de l’entreprise et du contrat unique pour un employeur unique. À le dessiner, le futur du travail pourrait se représenter à la façon d’une toile qui relie des compétences et services à des besoins, une collaboration idéalement apprenante et horizontale. Si les open spaces, les nouveaux modes de management et outils digitaux y invitent, ce maillage ne prendrait cependant forme qu’avec un capital humain apte à s’y intégrer et donc formé en ce sens.

"On ne parlera plus de « métier », mais de socle de compétences en perpétuelle combinaison et recombinaison" Gabrielle Halpern

Vers de nouvelles compétences

Selon Pôle emploi, les compétences les plus recherchées chez un candidat sont la polyvalence et la capacité d’adaptation. Les talents de demain ne s’identifient plus comme avant. Les soft skills et les métacompétences ont le vent en poupe. Toutefois, l’équilibre à trouver entre maîtrise de connaissances précises et recherche d’aptitudes sociales, comportementales, créatives reste périlleux. Gabrielle Halpern ajoute : "Il s’opère une transposition des compétences, d’un métier à un autre, d’un secteur à un autre, d’une activité à une autre, et à terme, une forme d’hybridation des compétences. Cela remet complètement en question les fiches de poste et demain, on ne parlera plus de « métier », mais de socle de compétences en perpétuelle combinaison et recombinaison ". Elle n’hésite d'ailleurs pas à expliquer que l’adaptabilité comme valeur phare de demain n’est pas pertinente : "Je suis en désaccord avec cette idée que l’adaptabilité soit la compétence de demain. […] La compétence de demain sera la curiosité, – mère, à mes yeux, de toutes les valeurs, puisqu’elle entraîne dans son sillage la tolérance, l’esprit critique, le sens de l’autre, la remise en question de soi, l’humilité. La valeur d’un être humain (et d’une entreprise !), que ce soit dans sa vie personnelle, comme dans sa vie professionnelle, s’évaluera dans sa capacité à sortir de soi, de son identité professionnelle." Aux entreprises donc d’oser rendre leur dispositif et fonctionnement moins homogènes. Si les enjeux de la diversité et de l’inclusion se font entendre actuellement, il ne faudrait pas oublier qu’ils doivent dépasser ceux de genres et d’origines sociales et s’attacher aussi à ceux des savoirs et expériences. L’hybridation certes, mais si on l’entend alors comme le mélange, "la métamorphose réciproque" pour reprendre les termes de Gabrielle Halpern, de savoirs ancrés et certains.

Un enfant actuellement en maternelle connaîtra en moyenne neuf carrières dans sa vie

Une tierce façon de travailler

Nous ne travaillerons donc plus comme avant. Le Forum économique mondial de 2021 prédit la fin des carrières linéaires. Un enfant actuellement en maternelle connaîtra en moyenne neuf carrières dans sa vie. En outre, 80% des métiers de 2030 n’existent pas encore selon Pôle emploi. Le pacte employeur salarié est déjà mis à mal depuis bon nombre d’années et l’urgence de le réinventer s'en ressent. La corrélation expertise et métier semble se défaire au profit de celle qui comprend compétences multiples et missions. Aisément, nous pouvons y lire le danger à venir : l’éclatement du socle des compétences, le mythe de la polyvalence et le risque de prendre pour savoirs des croyances. Gabrielle Halpern souligne : " l’égarement viendra s’il n’y a aucune remise en cause des manières actuelles de travailler. On perçoit déjà cette menace avec la « Grande démission », l’essor du freelance et le mal-être croissant au travail. Cette tierce manière de travailler n’en est qu’à ses prémices ; il faudra du temps pour la construire."

La pandémie semble nous avoir placé à la lisière d’un monde du travail dont la mutation se met à l’œuvre. Le temps, le lieu, l’action, unités chères au monde du théâtre classique mais aussi à l’économie fordiste, ne sont alors plus d’actualité. Le changement en cours implique bien davantage que d’être agile, mais plutôt de devenir créateur de passerelles encore inconnues au sein de nos multiples expertises.

Elsa Guérin

* Docteur en philosophie, chercheur associée et diplômée de l’École normale supérieure, Gabrielle Halpern a travaillé au sein de différents cabinets ministériels, avant de participer au développement de start-up et de conseiller des entreprises et des institutions publiques. Ses travaux de recherche portent en particulier sur la notion de l’hybridation. Elle est l’auteur de l'essai Tous centaures ! Éloge de l’hybridation (éditions Le Pommier, 2020), de la bande dessinée La Fable du centaure (illustrée par Didier Petetin, éditions HumenSciences, 2022) et de l'essai co-écrit avec l'ancien Chef cuisinier de L'Élysée, Guillaume Gomez : Philosopher et Cuisiner : un mélange exquis - Le Chef et la philosophe éditions de l'Aube, 2022). Pour aller plus loin : www.gabriellehalpern.com

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