Pour une grande partie de l’opinion, Sandrine Rousseau est une responsable politique avide de buzz, prête à tout pour faire parler d’elle, voire dérangée psychologiquement. Erreur. Elle est au contraire une redoutable stratège qui se repose sur une méthode bien rodée. La même que celle d’un certain Éric Zemmour.

Poitiers, université d’été d’EELV août 2021. Une femme politique alors peu connue du grand public commence à faire parler d’elle. Candidate à la primaire présidentielle de son parti, celle qui occupe alors une position d’outsider enchaîne les saillies polémiques. Sur scène, haranguant les militants, elle fustige "notre système économique et social". "Nous prenons, nous utilisons et nous jetons le corps de femmes. Nous prenons, nous utilisons et nous jetons le corps des racisés." Dans la foulée, elle accorde une interview à Charlie Hebdo dans laquelle elle affirme que "le monde crève de trop de rationalité (…). Je préfère des femmes qui jettent des sorts plutôt que des hommes qui construisent des EPR." Quelques jours plus tard, elle relance la machine à clash en déclarant à l’antenne de BFM qu’il n’est pas inenvisageable d’accueillir des Talibans dans l’Hexagone. Après tout, "ce n’est pas parce qu’ils restent en Afghanistan qu’ils sont moins dangereux. Donc quelque part, le fait de les avoir en France, ça nous permet aussi de les surveiller."

Peser dans l’appareil

Aussitôt des questions se posent sur cet Ovni politique se réclamant du wokisme, de l’intersectionnalité des luttes ou de l’écoféminisme. Son discours sans filtre va-t-il peu à peu se notabiliser ? Est-ce une manière de faire parler d’elle ? Les militants EELV vont-ils adhérer à son discours ?

Réponse : ne comptez pas sur Sandrine Rousseau pour mettre de l’eau dans son vin. Son discours ne change pas et, durant la campagne, elle continue à faire la Une des médias avec des propos chocs comme ceux sur « l’homme déconstruit ». Surprenant les observateurs, elle parvient à se hisser en finale de la primaire où elle s’incline d’une courte tête face à l’ultra-favori Yannick Jadot. S’appuyant sur une large frange de militants, dont certains ont adhéré spécialement pour elle, la voici propulsée au rang de poids lourd de l’écologie française.

En bonne tacticienne, elle fait son possible pour torpiller la campagne de Yannick Jadot à grands coups de tweets ravageurs, de off savamment dosés et de prises de position clivantes. Au point de se faire exclure de la campagne. Qu’importe. Bénéficiant de la vague Nupes, elle parvient à se faire élire députée de Paris aux dernières législatives. Désormais, elle est la figure la plus médiatique du parti et peut avancer ses pions. Ne tenez pas compte de ses détracteurs : Sandrine Rousseau a une vraie ligne politique basée sur une stratégie de long terme pour détacher l’écologie du statut de supplétif de la social-démocratie pour en faire un mouvement radical.

Au delà du buzz, Sandrine Rousseau possède une ligne politique structurée et une vision de long terme

Faire main basse sur les générations futures

Si le discours et les méthodes de Sandrine Rousseau peuvent froisser les plus âgés, ils sont en accord avec les préoccupations et la mentalité d’une grande partie de la jeunesse qui représente les futurs électeurs . De nombreux auteurs, tels que Greg Lukianoff dans The Coddling of the American Mind, Caroline Fourest dans Génération offensée ou encore Vincent Cocquebert dans La Civilisation du cocon, montrent parfaitement que la jeune génération n’est plus à l’aise avec la notion du droit à la caricature et que, pour elle, le respect des sensibilités de chacun prend le pas sur la liberté d’expression. Lorsque, récemment, la députée de Paris suscite la polémique sur Quotidien en déclarant qu’il existe "des limites à la caricature (…) la caricature ne se moque pas des personnes noires, des personnes LGBT", il ne s’agit pas seulement de s’indigner de l’existence de Sardine Ruisseau, son compte Twitter parodique Sardine Ruisseau. Il s’agit surtout de changer les mentalités et d’envoyer un signal aux millennials. Ce qu’illustre pleinement le dialogue entre l’animateur Yann Barthès responsable politique. Le premier lui demande : "On rit chacun à sa façon, non ?". "Ça fait partie des transformations que nous devons opérer", retorque-t-elle.

Limitation de la liberté d'expression, pudibonderie, auto-victimisation, communautarisme... Le "Rousseauisme" correspond aux attentes d'une partie de la jeunesse

Autre exemple illustratif : son rapport à la laïcité. Sandrine Rousseau fait parler d’elle en déclarant que le voile islamique est un "embellissement", ce qui peut sembler un comble pour une féministe ? En réalité, elle est sur la même ligne que la majorité de la jeunesse. Selon un sondage Ifop Licra publié en mars 2021, 52% des lycéens sont favorables au port de signes religieux visibles dans les lycées publics, soit deux fois plus que l’ensemble des Français.

La finaliste de la primaire EELV s’attire les foudres d’une partie de la population en mentionnant la figure de la sorcière ou en tenant des propos antiscience ? Une fois encore, elle s’adresse à la jeunesse. L’Ifop a montré que 40% des moins de 35 ans croient en l’existence des sorcières et les tests Pisa révèlent que les élèves français font partie des plus mauvais du monde développé ; une aubaine pour les dirigeants politiques irrationnels.

Pour s’attaquer à ses détracteurs, Sandrine Rousseau a également développé une stratégie parfaitement dans l’air du temps : se victimiser en permanence. Comme l’ont démontré certains ouvrages, notamment L’ère de la victimisation de Michel Messu, le statut d’opprimé est le meilleur moyen de faire parler de soi aujourd’hui. Sandrine Rousseau est critiquée sur le fond ? Selon elle, il s’agit d’attaques venant de l’extrême droite, du machisme, du patriarcat ou du capitalisme. D’où une stratégie simple qui fait ses preuves : tenir des propos clivants, faire parler d’elle, se victimiser mais accéder à des médias grand public où elle possède désormais son rond de serviette.

Provoquer puis se victimiser : un art rhétorique que Sandrine Rousseau maîtrise à merveille.

Rousseau-Zemmour : même méthode

Sa stratégie semble totalement calquée sur celle d’Éric Zemmour. À l’instar du fondateur de Reconquête, elle multiplie les buzz et les polémiques permanentes sur des sujets qu’elle juge politiquement incontournables mais peu répandus dans l’opinion et dans les états-majors des partis. À lui l’héritage de Pétain, le grand remplacement, les mineurs isolés, les attaques contre un appareil politico-médiatique pleutre et uni contre les citoyens. À elle l’assaut contre la société patriarcale, les attaques contre la liberté d’expression, l’éloge du voile vu comme un moyen d’émancipation ou encore la nourriture genrée ou la création d'un délit de non partage des tâches domestiques.

Zemmour et Rousseau essentialisent les minorités, entretiennent un buzz permanent et mettent des idées radicales au centre du débat

Les propos des deux personnalités, pourtant diamétralement opposées, sont repris dans les médias mainstream, infusent dans la société et dans les autres partis. Désormais, une candidate de droite reprend le terme de grand remplacement tandis que celui d’homme déconstruit commence à entrer dans le langage commun. Dans les deux cas, Éric Zemmour comme Sandrine Rousseau tentent de rendre la radicalité acceptable aux yeux du grand public.

Autre point commun, tous deux instrumentalisent et essentialisent les minorités à des fins politiques. Pour le candidat de Reconquête, les musulmans sont un danger, pour la verte, ils sont universellement victimes d’oppression. Les LGBT ou les questions de genre sont également utilisées pour fracturer la société.

Loin d’être stupide, Sandrine Rousseau comme Éric Zemmour mais aussi Jean-Luc Mélenchon sont des personnalités rouées qui comprennent que la politique est avant tout l’art du temps long. Et que l’accession au pouvoir passe par la capacité à deviner les signaux faibles puis à les porter dans l’espace public. Quitte à jouer la carte du buzz. Continuez à rire de Sandrine Rousseau, l'universitaire se rit de vous. Elle a bien raison.

Lucas Jakubowicz

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