La présidente de la Ligue des droits de l’homme entend alerter l’opinion publique des dérives d’une politique sécuritaire disproportionnée et Françoise Dumont monte au créneau : ce n’est pas, selon elle avec une réforme juridique mais avec des moyens humains et une coordination européenne efficace que l’on retrouvera une sécurité pérenne.

Décideurs. Quel est votre sentiment sur les mesures sécuritaires prises à la suite des attentats du 13 novembre ?

 

Françoise Dumont. Ces mesures ont été prises dans la précipitation. Toutes ne se justifiaient pas. On a l’impression qu’avant les attentats la France n’était pas prête, n’avait pas les outils adéquat, et cela participe de l’inquiétude générale. L’opinion publique est sous le coup de l’émotion et donc facilement manipulable. Dans ce genre situation, les pouvoirs publics doivent prendre de la hauteur et ne pas en profiter pour proposer des mesures selon leurs potentiels impacts électoraux.

 

Décideurs. Vous rejetez donc ces mesures ?

 

F. D. Non, nous voulons simplement qu’elles soient suffisamment bordées pour éviter les dérives. Les mesures d’urgence prises depuis la semaine dernière sont extrêmement larges (pour les perquisitions ou les assignations à résidence par exemple). Notre position est délicate, car nous sommes bien sûr favorables à la sécurité, mais les Français doivent être informés des risques d’une politique sécuritaire démesurée, et particulièrement sur les libertés.

 

Décideurs. Qu’allez-vous faire dans les prochains mois ?

 

F. D. Nous allons réunir un front d’une cinquantaine d’associations comme la Quadrature du Net, le Groupe d’information et de soutien des immigrés, mais aussi plusieurs organisations syndicales, pour faire une analyse commune. C’est un travail ambitieux et difficile : nous devons réussir à trouver un message commun. L’objectif est de faire œuvre de pédagogie auprès du grand public et d’expliquer en quoi la solution n’est pas dans une politique ultra-sécuritaire. La situation ne se résoudra pas sur le plan juridique, mais avec davantage de moyens humains et une coordination européenne efficace. Faire des discours n’est pas suffisant. Nous voulons que l’opinion prenne conscience des choses. Les déchéances de nationalité, par exemple, ne peuvent s’appliquer que dans certains cas précis, or les politiques font parfois croire qu’elles sont plus largement possibles. La plupart des médias ne nous laissent pas le temps d’expliquer notre point de vue. Les citoyens doivent s’emparer de ces questions et réaliser l’impact d’une fuite en avant en matière de sécurité. Modifier la Constitution n’est pas sans conséquences, car elle joue aujourd’hui le rôle de pacte social. Chacun doit mesurer les enjeux d’une telle réforme.

 

Décideurs. Les penseurs conservateurs comme Alain Finkielkraut ou Éric Zemmour sont-ils en train de gagner leur « combat » sécuritaire ?

 

F. D. Oui, en quelque sorte. Contrairement à ce qu’ils laissent parfois entendre, les deux sont très appréciés des médias, et marquent des points dans l’opinion publique depuis plusieurs mois. Ils s’inscrivent aujourd’hui dans un discours largement généralisé. Nous entendons malheureusement très peu de penseurs de gauche comme Cynthia Fleury dont le discours mériterait d’être davantage écouté. La situation du pays est complexe, et la radicalisation droitière de notre société est évidente.

 

Propos recueillis par Capucine Coquand

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