À la veille de la COP 28, et d'une possible nouvelle désillusion si l'on se réfère aux précédentes, Camille Fumard et Bernard Michel prennent la plume pour détailler les enjeux de cette édition 2023. 

Le climat n'est pas une question bilatérale, soulignait John Kerry à l’occasion de la 27e Conférence des Parties (COP 27). Oui, les accords multilatéraux entre les États doivent avoir une place de choix lorsqu'il s’agit d’assurer le bien commun mondial. Ni bilatéralisme, ni occidentalisme diront aussi les pays du Sud. Car, renverser l’histoire du forçage anthropique, cette « Tragédie des horizons » (Mark Carney, 2015) dont relève la gestion du changement climatique, appelle à l’attention mutuelle et appartient aux obligations historiques des pays riches.

C’est d’ailleurs le pape François qui proposait dans son exhortation apostolique « Laudate Deum », complétant son encyclique « Laudata Si’ » de 2015, un « multilatéralisme d’en bas » pour répondre à la nouvelle configuration mondiale en la préservant des aléas conjoncturels et des circonstances politiques. Invité surprise cette année, le pape François, qui voulait dans sa Lettre de 2015 favoriser une profonde conversion écologique des consciences, jouera-t-il finalement un rôle clé dans ce message de paix, de fraternité et de justice, malgré son absence annoncée la veille de l’ouverture de la COP28 ?

Géopolitique et incertitudes : l’épreuve du premier bilan arrive

Force est de constater que depuis l’accord historique de Paris le chemin parcouru est beaucoup trop court. En huit ans, la géopolitique mondiale s’est encore plus fragmentée. En huit ans, certaines nations, dont la Chine, ont largement renoué avec la quête de puissance et de reconnaissance, concept que le professeur Francis Fukuyama qualifie de « mégalothymie ». A l’inverse, d’autres nations parmi les démocraties libérales, avec en tête de file l’Europe, ont vu croître leur « isothymie », favorisant la libération de nouvelles formes inattendues et irrationnelles de thymos telles que l’extrémisme et le populisme. Ces différentes dynamiques géopolitiques ont compliqué la convergence nécessaire à l’action collective, qu'elle soit ordonnée ou plus radicale dans ses engagements.

Au-delà de ce nouvel échiquier mondial, la COP 28 fait face à un horizon jonché d’incertitudes. Et la perspective d’une conférence aux négociations creuses inquiète. Parmi les craintes, on redoute un dialogue avorté, en particulier avec la Chine, sur les combustibles fossiles, mais aussi sur le méthane. Aucune certitude non plus que les États parviennent à s'accorder sur les contours du futur fonds « pertes et dommages ». En effet, si la pré-COP a avancé dans les échanges, les Etats-Unis restent encore réservés. Il est vrai que la question des payeurs et des bénéficiaires exacerbe les tensions où, d’un côté, on observe la difficulté à assumer une culpabilité occidentale, et de l’autre le ressenti d’une injustice imputée à l’hypocrisie libérale. Enfin, la désignation des Émirats arabes unis en tant que pays hôte de la COP 28, représentant à la fois l’ultra-modernisme et les énergies fossiles, suscite des doutes quant à la volonté de cette conférence à faire bouger les lignes. Les inquiétudes portent également sur le déplacement potentiel du dialogue vers le techno-solutionnisme.

La grand’messe onusienne, à la croisée des chemins

Plus encore, plane l’idée d’une régression liée à la montée de mouvements politiques opposés aux considérations ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance). Les Etats-Unis se trouvent enlisés dans un débat interne anti-ESG gagnant du terrain et menaçant l’élan de la théorie des parties prenantes pour un retour au capitalisme dit d’excellence. La nouvelle offensive des Républicains contre les coalitions privées - telle que la Glasgow Financial Alliance for Net Zero (GFANZ) - arguant que vouloir accélérer sur la décarbonation correspond à une violation de la loi antitrust, montre à quel point l’activisme anti-ESG est loin de s’arrêter. L'Europe, de son côté, peine à faire entendre sa voix sur les normes extra-financières. Dans les rapports de forces darwiniens que peuvent être les processus de normalisation, ses défenseurs sont aujourd’hui affaiblis. L’édification d’un langage commun partisan d’une double matérialité, et donc plus exigeant en matière d’impact, s’éloigne. De même, l'idée selon laquelle l'épargne se dirigerait spontanément vers la transition, prônant une sorte de théorie moderne du ruissellement réglementaire, atteint ses propres limites.

Alors que les motifs de désillusions s'accumulent, la COP 28 qui porte le fardeau de dresser un premier bilan de la transition, est à la croisée des chemins : tentation de déclarer que la "messe est dite" ou impérieuse action collective en faveur de la planète. On sait maintenant où conduisent les deux voies. D’autant que la question du financement se trouve sur une ligne de crête. Entre d’un côté des oppositions et de l’autre l’injonction d’aller plus vite. Désormais, le vrai risque réside donc de définitivement confiner la finance durable à une finance de niche. Loin des espoirs qu'incarnent l’Accord de Paris et de l’idée de changer l’économie pour une économie de transition juste.

Sur les auteurs : 

Camille Fumard, auteur de "Le leader du XXIe siècle. La guerre ne fait que commencer" - (Cent Mille Milliards).

Bernard Michel, Président de Viparis, spécialiste du secteur bancaire, de l'assurance et de l'immobilier et fondateur de l’alliance "Road To Zero".

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