Si la plupart des entreprises affirment avoir mis en place le télétravail avant la crise sanitaire, la réalité embrasse une forme un peu différente. Autrefois marginal, travesti voire moqué, il apparaît assez nettement que sans le Covid, le travail à distance serait encore considéré comme une exception ou un semi-congé.

17 mars 2020, les yeux des citoyens français sont rivés sur leur télévision, dans l’attente fiévreuse d’une décision largement moquée lorsqu’elle a concerné nos voisins européens, celle d’un confinement strict. Les entreprises, fortes de la prise en considération de la situation italienne, s’y étaient préparées et chaque employé s’était arrangé pour transférer son bureau chez lui. Deux ans plus tard, le télétravail, qui relevait jusqu’alors de l’exception, est devenu usage, attendu que l’expérience hexagonale a été couronnée de succès et en dépit du scepticisme de nombreux chefs d’entreprise. Autrement dit, pas de crise sanitaire, pas de télétravail.

Crash test

Malgré l’image d’un peuple râleur, les Français n’ont jamais remis en question le rythme d’une semaine qui consistait en cinq jours de présentiel et un week-end. Seule la tentative de démocratisation du travail le dimanche, qui réduisait le nombre de jours non ouvrés à un, a soulevé l’Hexagone. Exercé en pratique par à peine 3 % des salariés avant la crise sanitaire, par 100 % si l’on en croit leurs dirigeants, le télétravail s’est largement démocratisé, dans un premier temps sous la contrainte puis plus naturellement depuis la levée des restrictions. Alors que les décideurs prenaient leur mal en patience dans la prévision insouciante d’un retour à la normale rapide, le succès du télétravail, l’implication des collaborateurs et la prorogation des restrictions sanitaires sont venus balayer la perspective d’une résurrection du monde d’avant.

En dépit des aménagements récents, le télétravail peine à s’imposer en France, comme en attestent les chiffres de l’Ifop, qui estiment sa pratique moyenne de l’ordre de 0,9 jour par semaine (depuis début 2021) contre 1,8 jour en Allemagne, 1,9 en Italie, 1,4 en Espagne et 1,6 au Royaume-Uni. Si la France a longtemps été en retard par rapport à ses voisins européens, elle préserve ce différentiel depuis la sortie de crise, du fait notamment d’une culture du présentéisme tenace et d’une image du télétravail encore paresseuse. Il n’en reste pas moins que 90 % des Français ont souhaité maintenir une alternance entre présentiel et distanciel selon une étude Upfeel parue en mars 2022. Les sentinelles du bureau, vigies du présentiel ont probablement en haute estime les 10 % restants et en tête un sens singulier de démocratie.

En amont d’un aval

Dans son troisième rapport sur la productivité et la compétitivité, le Conseil national de productivité (CNP) évoque un effet d’hystérèse sur le recours au télétravail, révélant au-delà de la contrainte, un potentiel, indépendamment du contexte de crise. L’étude ajoute : "Assez paradoxalement, à la différence de crises antérieures qui conduisaient à un ralentissement de la productivité tendancielle, l’accélération du recours au télétravail pourrait finalement aboutir à un gain durable de productivité." Le télétravail et son acceptation généralisée autorisent, par ailleurs, un salarié à ne pas se rendre au bureau en cas de rhume et, par effet boule de neige, à ne pas contaminer sa société entière. Le télétravail et son expression flexible exemptent, d’autre part, de poser une demi-journée pour accueillir un quart d’heure son chauffagiste en semaine. Le télétravail et son caractère autonome tolèrent, en outre, de se dispenser de l’épreuve du métro. Pour mémoire et si l’on revient quelques mois en arrière, la prévision d’une grève de la RATP bousculait toute l’Île-de-France, les salariés franciliens mettant tout en œuvre pour trouver des solutions de covoiturage pour se rendre au travail, alors même que l’outil internet remplissait déjà tous les fondamentaux du travail à distance. C’est dire si l’on revient de loin. Améliorer le management en entreprise, réduire l’absentéisme, augmenter la productivité des salariés, diminuer les coûts liés à l’immobilier, favoriser l’écologie. Voilà pour ce qui concerne les avantages. Ne pas avoir ses équipes sous les yeux. Voilà pour les inconvénients. Tout ce qui relève de l’isolement, du manque de reconnaissance ou de la démotivation sont constitutifs du monde du travail, à quelques exceptions près, et aucun de ces éléments ne revêt de dimension irrémédiable.

Il aura donc fallu une pandémie pour remettre en question la structure primitive d’une semaine de travail, pour bouleverser la rigueur poussiéreuse du management à la française. Reste à savoir quelle catastrophe mondiale saura faire du phantasme de la semaine de quatre jours, éprouvé avantageusement par quelques sociétés, une réalité ?

Alban Castres

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