La loi Pacte entend renforcer la prise en compte des enjeux sociaux et environnementaux liés à l’activité des sociétés en permettant à ces dernières de se doter d’une raison d’être dans leurs statuts, voire de devenir "entreprise à mission". Les définitions de ces deux notions et leurs différences peuvent néanmoins paraître abstraites. Fabrice Bonnifet, président du Collège des directeurs du développement durable (C3D) et directeur central développement durable & QSE du groupe Bouygues, apporte son éclairage sur le sujet.

Décideurs. Comment définit-on la raison d'être d'une entreprise ?

Fabrice Bonnifet. Les réflexions sur la raison d’être des entreprises existent de longue date mais la loi Pacte de 2019 en a précisé les contours. Dans le cadre du guide « Loi Pacte & raison d’être : et si on passait à la pratique ? », fruit du travail du Collège des directeurs du développement durable et de l’Observatoire de la RSE, nous avons identifié deux questions auxquelles les entreprises doivent répondre pour définir une raison d’être pertinente et sincère. La première consiste à s’interroger sur ce qui manquerait à l’humanité dans le cas où l’entreprise viendrait à disparaître. Cela permet de qualifier la valeur ajoutée réelle de la société pour ses clients et les parties prenantes contractuelles, mais aussi d’un point de vue de son apport aux causes sociales, sociétales et environnementales.

Quelle est l’autre question à laquelle une entreprise doit répondre pour définir sa raison d’être ?

C’est la plus importante : qu’est-ce qui irait mieux si mon entreprise n’existait pas ? Chaque acteur économique est plus ou moins prédateur de ressources naturelles et générateur d’externalités négatives. Cette situation ne peut plus durer car les ressources de la planète s’épuisent et nous sommes en train de modifier durablement le climat dans des proportions qui rendront la vie difficile sur Terre. Il est tout à fait possible de développer une économie qui ne pollue plus. Dans ces conditions, la raison d’être doit traduire le cheminement stratégique de l’entreprise qui permettra, par générations de solutions successives, au net zero impact sur les écosystèmes et donc au maintien du capital naturel et humain.

Quelles sont les difficultés rencontrées dans l’élaboration d’une raison d’être ?

Il faut beaucoup de courage et de la lucidité. Ce n’est pas en perfectionnant la chandelle que nous avons inventé l’électricité. Faire autrement pour préserver le capital naturel requiert de tout changer, à commencer par le système de management et celui de l’innovation, le reste est anecdotique. La définition de la raison d’être est beaucoup plus qu’une posture de communication, c’est le marqueur du changement de paradigme. 

Qu’est-ce qu’une entreprise à mission ?

C’est une entité qui, après avoir défini sa raison d’être, s’engage et accepte que ses promesses ou ses engagements en matière de RSE à court, moyen et long termes soient vérifiés par une tierce partie. Certaines sociétés se sont d’ores et déjà engagées dans cette démarche.

Quel avenir anticipez-vous pour ces nouveaux concepts ?

Je suis convaincu que toutes les entreprises s’en saisiront dans les mois et années à venir. Il suffira que quelques entreprises emblématiques du CAC 40 le fassent pour que toutes les autres suivent. Les premières seront perçues comme les plus courageuses, les dernières à adopter la démarche apparaîtront comme insincères. A contrario, celles qui iront trop vite sans en saisir la subtilité se prendront les pieds dans le tapis. Elles seront accusées de « purpose washing ».

Où en sont les démarches chez Bouygues ?

Comme les autres entreprises, il convient de commencer par évaluer l’ensemble des risques et opportunités associés à la définition de la raison d’être. Ne pas le faire nous expose à des critiques de la part de nos parties prenantes qui attendent que les entreprises se réinventent pour prendre en compte le défi climatique mais pas seulement. La plupart des entreprises du CAC 40 en sont au même stade. A terme, nous devrions avoir plusieurs définitions de raison d’être au sein de notre groupe car nous exerçons des activités avec une matérialité d’enjeux très différente, mais notre culture commune agira comme un lien entre ces définitions.

Propos recueillis par François Perrigault (@fperrigault)

Cette interview est extraite du magazine Décideurs d'avril 2020

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