Louis Godron managing partner d’Argos Wityu a été rejoint récemment par Jack Azoulay, en tant que sénior partner pour lancer un nouveau fonds d’investissement à impact. Le véhicule sera dédié à la transformation des PME-ETI européennes avec une stratégique atypique, aucun secteur ne sera privilégié. L’objectif ? donner les moyens aux entreprises de "la vie de tous les jours" de transitionner vers des modèles plus durables.

Décideurs. Quelle est la genèse de ce nouveau fonds ?

Louis Godron. Le besoin de transformation des PME-ETI européennes est trop peu accompagné en matière de transition environnementale. C’est sur cet accompagnement de la transformation environnementale des entreprises que nous avons senti qu’Argos pouvait contribuer le mieux au combat climatique, pour nous qui sommes des transformateurs d’entreprises reconnus. Nous avons constaté qu’il y avait déjà beaucoup de ressources orientées vers des nouvelles technologies et des infrastructures vertes, mais trop peu pour la transition du reste de l’économie.

Jack Azoulay. Auparavant, j’étais directeur de cabinet au ministère de la transition écologique et avant cela, je pilotais les participations industrielles de l’Etat à l’Agence des participations de l’Etat. J’ai rejoint l’aventure de ce nouveau fonds par volonté d’avoir un impact concret sur la transition environnementale. En Europe, pour atteindre l’horizon de neutralité carbone en moins de trois décennies, il va falloir réorienter des centaines de milliards d’euros de l’économie classique vers l’économie verte chaque année. Cela suppose non seulement d’investir dans l’innovation et les renouvelables, mais aussi d’investir pour transformer les entreprises existantes afin qu’elles s’adaptent toutes à une économie décarbonée.

"La Commission européenne a interrogé les patrons de PME et ETI en Europe en leur demandant où ils en étaient dans leur transition environnementale : 72% d’entre eux ont répondu qu’ils n’avaient à ce jour pas commencé à établir leur plan de décarbonation."

Y a-t-il une forte demande de la part des PME et ETI pour être accompagnées dans leur financement de leur transition vers des modèles plus durables ?

J.A. Une enquête récente de la Commission européenne a interrogé les patrons de PME et ETI en Europe en leur demandant où ils en étaient dans leur transition environnementale : 72% d’entre eux ont répondu qu’ils n’avaient à ce jour pas commencé à établir leur plan de décarbonation. Cette enquête montre également que le principal frein à leur transition est qu’ils ne savent pas quel levier activer ni à qui s’adresser. Ce sont précisément ces freins que nous allons chercher à lever avec le fonds climat d’Argos.

L.G. Nous avons par exemple commencé à travailler avec une entreprise qui fabrique des biens d’équipements plutôt vertueux mais dont le procédé de fabrication repose sur du charbon. Les clients vont être de plus en plus sensibles à ce que les modes de production soient durables d’un bout à l’autre de la chaine et seront prêts à payer certains biens conçus de façon durable plus cher. Par ailleurs, les cours des énergies fossiles sont amenés à rester à des niveaux élevés et à connaître une importante volatilité. Il est important de s’en passer le plus vite possible pour avoir un profil de rentabilité plus stable. Pour cette entreprise, le principal frein à sa décarbonation était un investissement massif pour se passer du charbon, de plus de 10% de sa valorisation. Notre apport a été d’identifier rapidement les points précis sur lesquels il fallait travailler pour décarboner ainsi que les partenaires pour mener ces transformations, ce qui permettra à un horizon de 3 à 5 ans de diviser par deux à trois l’empreinte carbone de cette société.

"Nous avons la conviction que les entreprises totalement verdies seront rares dans beaucoup d’industries, ce qui contribuera à les valoriser davantage. Nous voulons construire des champions environnementaux dans chaque secteur."

Avez-vous une méthodologie particulière dans votre accompagnement ?

J.A. Notre fonds aura une durée classique de 10 ans avec des tickets de 20 à 40 millions par entreprise en moyenne, mais la spécificité de notre action est d’identifier en amont, avant même d’avoir acheté l’entreprise, les leviers pour la décarboner. Après l’acquisition, nous nous donnons une période de 90 jours pour coconstruire, avec les managers de l’entreprise, un plan de décarbonation précis, détaillé et financé dont les résultats doivent permettre d’atteindre une division par deux de l’intensité carbone de son activité au bout de 4 à 6 ans.

L.G. Nous n’avons pas de secteur privilégié car nous avons la conviction que les entreprises totalement verdies seront rares dans beaucoup d’industries, ce qui contribuera à les valoriser davantage. Nous voulons construire des champions environnementaux dans chaque secteur. Pour cela, nous nous sommes entourés de personnalités qui ont l’expérience des transformations vers de modèles plus durables, dont Jack Azoulay et Sandra Lagumina, ancienne DGA d’Engie et de Meridiam.

Vous avez décidé d’être multisectoriel et votre fonds a été classé article 9, ce qui suppose pourtant quelques exclusions, était-ce compliqué d’obtenir cette classification ?

J.A. Nous prévoyons en effet des exclusions : nous n’investirons pas dans l’exploration ou la production d’énergies fossiles ni dans les activités comme la prostitution ou les jeux d’argent… mais pour être article 9, un fonds doit aussi avoir une action additionnelle mesurable sur au moins un des 6 domaines du règlement. Nous avons choisi la décarbonation avec une ambition claire: réduire pour les sociétés de notre portefeuille, le nombre de tonnes équivalent CO2 émises en direct et en indirect par euro de chiffre d’affaires de -7,5% par an, un seuil légèrement supérieur à ce qu’exige l’accord de Paris. Pour simplifier, nous voulons diviser par 2 l’intensité des émissions des entreprises pendant la période où nous les accompagnons. Ce qui a fait la différence pour la classification est la clarté de notre objectif et le fait que 25% de l’intéressement de l’équipe sera lié à la réalisation de cet objectif.  

"La notion de sobriété parle beaucoup aux patrons d’ETI. Au quotidien, ils sont confrontés à l’impératif d’utiliser le strict nécessaire, ne serait-ce que parce qu’ils disposent souvent de moins de trésorerie que les sociétés de plus grande taille."

En tant qu’investisseurs, comment percevez-vous les récents appels à la sobriété notamment pour répondre au contexte d’urgence climatique ?

L.G. Quand on s’intéresse aux rapports du GIEC, on doit comprendre que tous les acteurs, y compris dans le monde de l’investissement, doivent prendre le problème à bras le corps. Le capital investissement est d’ailleurs en première ligne pour donner les moyens à cette transition. D’autre part, si nous négligeons ces sujets, nous nous exposons à des risques de rentabilité de nos investissements car le carbone va couter de plus en en plus cher. Enfin, il est devenu inaudible pour la société de ne pas intégrer ces préoccupations. Même si certains fonds ne les placent pas au cœur de leurs investissements, tous doivent prendre en compte l’impact environnemental dans la stratégie de leur portefeuille.

J.A. La notion de sobriété parle beaucoup aux patrons d’ETI. Au quotidien, ils sont confrontés à l’impératif d’utiliser le strict nécessaire, ne serait-ce que parce qu’ils disposent souvent de moins de trésorerie que les sociétés de plus grande taille. La lutte contre le gaspillage est dans leur ADN, c’est donc un levier sur lequel nous pouvons agir pour les convaincre que ce que nous leur proposons de faire dans le domaine environnemental² correspond à ce qu’ils font déjà dans la gestion de leur entreprise.

Propos recueillis par Céline Toni

 

Photo: Louis Godron managing partner et Jack Azoulay, senior partner, Argos Wityu

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