Mesures mises en place pour protéger les journalistes en Ukraine et en Russie, plaintes devant la Cour pénale internationale… Depuis le début de la guerre, Reporters sans frontières se mobilise. Son secrétaire général Christophe Deloire, qui participera à la soirée Urgence Ukraine & Démocratie organisée par Leaders League lundi 28 mars prochain, a un message à transmettre aux acteurs économiques : pour eux aussi, le droit à l’information est essentiel.

Décideurs. Quelles sont les priorités de RSF pour la guerre en Ukraine ? Comment faites-vous pour soutenir les journalistes sur le terrain ?

Christophe Deloire. Nous sommes obligés de nous battre sur plusieurs fronts. Il y a, d’abord, la nécessité de répondre aux besoins les plus immédiats des journalistes ukrainiens en Ukraine. C’est pour cette raison que nous avons ouvert le centre de la liberté de la presse à Lviv, dont l’objectif est de permettre aux journalistes de rester en sécurité. Il faut leur fournir ce qu’ils n’ont pas, à savoir du matériel de protection, des casques et des gilets pare-balles, ce qu’on a fait dès l’ouverture du centre samedi 11 mars. La plupart de ces journalistes n’étaient pas des reporters de guerre, c’est la guerre qui est venue à eux. Il faut aussi les former. La première formation a eu lieu vendredi dernier, sur toutes les questions de sécurité en temps de guerre. On va continuer de monter en puissance au cours des prochaines semaines. Aujourd’hui, des organisations internationales comme l’Unesco, mais aussi des associations, veulent se servir de cette infrastructure pour fournir des moyens aux journalistes ukrainiens.

Et pour les journalistes qui travaillent en Russie ?

Il faut aider les journalistes indépendants qui sont dénigrés comme ceux qui faisaient face aux bolchéviques en 1918. J’ai signé dans la presse internationale un appel avec Mikhail Zygar, l’un des cofondateurs de Dozhd, la télévision qui a été bloquée récemment, pour qu’un plan de soutien aux journalistes russes soit déployé. Cela pourrait commencer par l’octroi de visas : aujourd’hui, les journalistes quittent la Russie avec un visa touristique, mais il est impensable qu’ils rentrent dans leur pays au bout de quatre-vingt-dix jours.

"Nous sommes obligés de nous battre sur plusieurs fronts"

Nous travaillons également sur les sujets de désinformation. Ce matin, nous avons organisé une conférence de presse avec une grande figure du journalisme russe, Zhanna Agalakova, qui était jusqu’à présent sur une chaîne très proche du Kremlin. Elle a présenté certaines des tranches d’information les plus d’importantes sur la première chaîne russe, notamment le journal que la journaliste Marina Ovsiannikova a perturbé la semaine dernière en brandissant une pancarte où était écrit : "Non à la guerre, ne croyez pas à la propagande." Pour la première fois, Zhanna Agalakova a témoigné sur les coulisses de la propagande et nous a permis de passer de l’autre côté du rideau. Malgré les risques et des hésitations – elle a plusieurs fois changé d’avis avant de participer à la conférence –, elle a décidé de se jeter à l’eau et de raconter. On est en train de travailler pour les journalistes russes et faire en sorte qu’ils puissent continuer de travailler à l’étranger.

Avez-vous le sentiment que la résolution 2222 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée en 2015, a changé quelque chose ces dernières années ?

C’est difficile à dire, mais les statistiques sont quand même plutôt en baisse. Cela dit, nous n’arrivons pas bien à apprécier l’effet Covid (qui a entraîné la réduction du nombre de reportages). Au moment de l’adoption de la résolution, j’ai prononcé un discours devant le Conseil de sécurité de l’ONU. Le droit international est composé de beaucoup de résolutions des Nations unies. Elles sont souvent d’applicabilité assez faible. Néanmoins, l’ensemble des actions – accroissement du droit international, procédures mises en place dans les rédactions, travail des ONG – a permis de réduire le nombre de journalistes tués quand bien même ce dernier reste extrêmement élevé. Mais pas seulement dans les pays en guerre : au Mexique, huit journalistes ont été tués depuis le début de l’année.

"Je voudrais dire aux acteurs économiques que le droit à l’information les concerne, y compris quand c’est à l’étranger"

Vous avez déposé deux plaintes devant la Cour pénale internationale. Qu’en attendez-vous ? Pensez-vous qu’elles ont des chances d’aboutir ?

Pas forcément à court terme. Mais à long terme, il est très important de placer cette épée de Damoclès au-dessus des épaules de Vladimir Poutine et de ceux qui contribuent à donner et exécuter les ordres lorsque des crimes de guerre sont commis. Le bombardement d’antennes de télévision, le ciblage délibéré de journalistes – quatre ont été tués jusqu’à présent, selon le décompte tenu par RSF – sont considérés comme des crimes de guerre.

Quel message souhaiteriez-vous faire passer aux entreprises qui seront présentes à la soirée Urgence Ukraine & Démocratie, organisée par Leaders League lundi 28 mars ?

Je voudrais dire aux acteurs économiques que le droit à l’information les concerne, y compris quand c’est à l’étranger. Le droit à l’information est essentiel pour nous en tant que citoyens, pour l’exercice de nos droits collectifs et démocratiques. Il est essentiel aussi pour nous en tant qu’êtres humains, pour le droit à la santé. Mais les acteurs économiques sont également concernés. Les fausses informations perturbent la concurrence libre et non faussée, elles introduisent des distorsions. Les manipulations de la presse sont dangereuses pour l’ensemble des opérateurs économiques. Aujourd’hui, nous sommes dans un moment où une mobilisation de leur part, sur ces questions et dans une logique de renforcement de l’indépendance et de la fiabilité de l’information, est un enjeu essentiel. Nous avons beaucoup de choses à leur proposer, car nous travaillons sur le sujet du marché de l’information et de l’affectation des dépenses publicitaires. Un acteur économique qui prend une décision d’affectation de ses dépenses publicitaires prend une décision qui peut avoir des conséquences importantes.

Propos recueillis par Olivia Fuentes

 

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Cette soirée se déroulera le lundi 28 mars au Pavillon d’Armenonville à Paris de 18h30 à 22h30.

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