À Aubervilliers, les immenses entrepôts des anciens laboratoires de l’entreprise pharmaceutique de Jean Cherqui, initiateur des premiers médicaments génériques dans les années 1980, abritent un trésor : l’une des plus importantes collections d’art optique et cinétique au monde, dont les premières acquisitions remontent aux années 1950.

Grand amateur d’art cinétique et d’art abstrait géométrique, Jean Cherqui, qui vient de fêter ses 93 ans, a transmis la passion en héritage à son petit-fils Mathias, l'un de ses 14 petits-enfants.  "Contaminé" par son grand-père, il reprend le flambeau dans les années 2000 et gère la collection au fil de ses innovations, en structurant l’activité autour des trésors amassés. Lui-même artiste reconnu, Mathias, qui a par ailleurs ouvert dix galeries dans le monde, signe ses créations sous le nom de « Falcone ».

L’histoire de cette collection familiale illustre la manière dont un entrepreneur visionnaire a transformé sa passion pour l’art en une fondation qui mise sur des liens renforcés avec le secteur économique.

Une belle histoire de reconversion et de passion

Longtemps penché sur des microscopes à observer les mouvements d’une vie inaccessible à l’œil nu, Jean Cherqui a toujours été un passionné d’art. Quand il découvre les artistes latino-américains à l’origine du courant de l’art optique et cinétique, il a une révélation. Fasciné par la lumière, l’optique, les phénomènes visuels, il retrouve dans les œuvres le souvenir de ses recherches en pharmacologie, la mélodie géométrique des molécules enchevêtrées.

Cette passion le pousse à acquérir ses premières pièces dans les années 1970, même s’il est aussi poussé par les avantages fiscaux liés à l’acquisition d’œuvres d’art. Cette valeur refuge bénéficie d’un système fiscal spécifique permettant la valorisation et la sécurisation de ses investissements.

Après ses premières œuvres coup de cœur, tout s’enchaîne très vite. Il constitue en quelques décennies une collection de 5 000 œuvres qui fait référence dans le monde entier, et qu’il prête aux grandes institutions et expositions : l’exposition Dynamo au Grand Palais en 2013 ou récemment le musée Kunsthal de Rotterdam.

Mais Jean Cherqui n’en reste pas là. En raison du cadre juridique restreint, la collection reste longtemps – trop longtemps – réservée aux seules institutions artistiques et spécialistes des courants représentés. Ce passionné entend partager ses acquisitions avec un plus vaste public, et institutionaliser ses activités de mécène. Dans les années 2000, le médecin pharmacologue reconvertit alors ses laboratoires d’Aubervilliers en une immense réserve de 1 000 m2 pour accueillir une partie de ses milliers de pièces.

L’art de la transmission : consolidation et pérennisation

Guidé par sa complicité avec son grand-père, Mathias Chetrit prend les rênes de la destinée des collections au milieu des années 2000. Il réinvente un nouveau cadre approprié aux acquisitions familiales, grâce à l’évolution de la législation autour des fondations.

Dès 1987, avec la loi dite « Léotard » relative au mécénat et aux fondations, renforcée en 2008 dans le cadre de la loi de modernisation de l’économie, celles-ci ont acquis la capacité à créer un fonds de dotation. Le cadre juridique ainsi posé a permis à un nombre conséquent d’entre elles de générer des fonds propres.

En 2010, la Fondation Jean et Colette Cherqui voit le jour, et avec elle la mise en valeur d’une collection de plus de 5000 œuvres et son partage auprès d’un public conquis. La fondation joue aussi un rôle de mécène, abritant, en plus des ateliers de Mathias, deux autres espaces accueillant des artistes issus des courants que la famille affectionne, dont elle finance les productions d’œuvres, faisant de ce lieu hors norme, un véritable espace de création.

Une collection de notre temps… mais hors du temps

Sur plusieurs mètres de hauteur dans l'entrepôt, un mur entier est dévolu aux tableaux colorés de l’un des artistes préférés de Jean Cherqui : Carmelo ­Arden-Quin (1913-2010), Uruguayen qui a vécu en Argentine avant de s'exiler en France pour fuir la dictature et fondateur du mouvement Madí (pour movimiento artístico de invención) dans les années 1950.

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Là, on découvre une Ferrari repeinte par José Franco, des œuvres monumentales et des salles consacrées à certains artistes, comme le plasticien Thomas Canto, le designer italien Ettore Sottsass (1917-2007), l'artiste vénézuélien Jesús-­Rafael Soto (1923-2005), ou encore le Coréen U-ram Choe et son lotus mécanique.

Chaque week-end, c’est Mathias Chetrit en personne qui ouvre pour quelques heures les portes de cette caverne d'Ali Baba où des néons composent des espaces infinis dans des miroirs, où des sculptures robotisées clignotent et vibrent. Youtube s’enflamme pour le lieu, l’auteur compositrice française, Clara Luciani, s’y fait prendre en photo, Netflix envisage d’y tourner plusieurs épisodes d’une nouvelle création.

Le Covid, incubateur de projets

Pendant le Covid, Mathias a converti les locaux en temple de l’Op art pour organiser des visites privées de petits groupes, pendant ces mois hors du temps où le monde de la culture était à l’arrêt. Les visites guidées et la mise en place de la billetterie sont lancées après le premier confinement. Reste qu’imaginer un musée à voir et où toucher des œuvres inestimables, il fallait oser.

Un partenariat est passé avec Fever, la plateforme digitale dédiée à la promotion d’événements et de lieux originaux et moins connus. Le rapprochement est un succès puisque les visites mensuelles sont passées à une moyenne de 1 000 personnes, sur la base de petits groupes de 25 personnes maximum pour que les visiteurs aient la chance de pouvoir toucher à tout. Mathias nous confie qu’ils ont plus de visiteurs à l’année que la Basilique Saint-Denis toute proche…

Dans les mois à venir, la Fondation souhaite mettre à disposition des entreprises certains de ses espaces, pour la réalisation d’évènements privatisés pour lesquels le lieu est à chaque fois réinventé: Chanel, Louboutin et LVMH ont déjà répondu présents pour des petits-déjeuners ou cocktails privés. D’autres entreprises organisent aussi des matinées de team building et recourent à cet endroit insolite comme outil de communication interne.

La fondation Cherqui est un parfait exemple de l’histoire singulière du déploiement d’une philanthropie entrepreneuriale créant des ponts solides entre des mondes qui, jusque dans les années 2010, tendaient à s’ignorer. L’existence d’entreprises mécènes s’avère a fortiori précieuse en période de crise économique ou sanitaire. C’est aussi un formidable levier pour le développement d’une autre forme d’économie qui promeut la rencontre du talent des uns avec les moyens des autres.

Sophie Stevenard & Aude Ghespière

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