Directeur général de Valeo depuis 2022, Christophe Périllat dévoile les grands axes de la stratégie de son groupe : déploiement de l’IA, accélération en Inde, dépenses dans la R&D. De quoi rester à la pointe de l’innovation, notamment dans le véhicule autonome.

Décideurs. Quelles sont les tendances sur le marché automobile mondial et quelle est la place de Valeo ?

Christophe Périllat. La Chine est le centre du monde automobile. C’est là que la compétition se joue et que deux tiers des voitures électriques dans le monde sont produites. Valeo y emploie 17 000 collaborateurs et le pays représente déjà 14 % de notre chiffre d’affaires. Les principales tendances sont l’électrification et le développement de l’aide à la conduite. Valeo est très actif au niveau 2. La conduite autonome compte cinq niveaux, le premier correspond à celui où le conducteur fait tout lui-même, le cinquième correspond à la délégation complète. Le second niveau équivaut à la situation où vous pouvez enlever les mains du volant, mais devez garder les yeux sur la route, car le conducteur reste responsable.

Quelles sont les zones prioritaires pour le développement du groupe ?

Si la Chine est le centre du monde automobile, l’Inde présente un potentiel considérable. C’est le marché automobile le plus dynamique au monde, il pèse 7 % du marché mondial, mais moins de 2 % de notre chiffre d’affaires. Le plan stratégique "Elevate 2028" prévoit d’investir plus de 200 millions d’euros dans les années à venir dans ce pays. Cela permettra, dans un premier temps, de tripler le chiffre d’affaires en Inde pour atteindre environ 700 millions d’euros d’ici à 2028, puis 1 milliard en 2030.

"Le plan stratégique "Elevate 2028" prévoit d’investir plus de 200 millions d’euros en Inde"

Quelle est votre vision de la voiture de demain ?

Elle deviendra encore plus autonome, plus sûre et plus logicielle. La révolution technologique change tout ce qu’il y a sous le capot ! Quand tout change, il faut "mettre le paquet" sur la technologie. C’est ce que fait Valeo, premier dépositaire de brevets dans le monde (32 000 brevets actifs). Le groupe investit 10 % de son chiffre d’affaires dans la R&D.

L’Europe est-elle prête à la voiture autonome ?

C’est un combat de rue ! Les villes doivent être divisées en quartiers, en zones pavillonnaires, il faut cartographier en haute définition. Il est également indispensable de lutter contre la peur de monter à bord d’un véhicule autonome. Au niveau mondial, plus d’un million de personnes meurent chaque année sur les routes. En réalité, le taux d’accident est beaucoup plus faible quand ce n’est pas un homme qui conduit ! Valeo est bien placé sur les technologies autonomes pour viser le "zéro accident". Nous fabriquons les capteurs, les chargeurs, les onduleurs ou encore les pompes à chaleur si cruciales.

Le groupe a également une expertise en refroidissement des cellules de batterie qui sont très sensibles. Précisons également que la voiture autonome n’est pas de la science-fiction. Waymo, le véhicule de Google réalise déjà 500000 courses par semaine aux États-Unis.

"Valeo est le premier dépositaire de brevets dans le monde"

La question de la pérennité de l’industrie automobile européenne se pose face aux concurrents chinois et américains. En France, le marché s’est réduit d’un quart depuis 2020, 40 000 emplois ont été perdus au cœur du tissu industriel…

L’industrie automobile européenne est très forte, a une présence internationale, avec des constructeurs mondiaux disposant de technologies de pointe. La question est de savoir comment faire pour qu’elle continue à être forte. Il y a un problème de compétitivité avec un différentiel de coûts de 30 % entre l’Europe et la Chine. L’industrie automobile européenne ne s’est pas délocalisée contrairement à d’autres secteurs et les coûts ont divergé. Or, elle emploie 13 millions de personnes et représente 7 % du PIB européen.

Mais le prix de l’énergie est le double de la Chine, le coût horaire est plus élevé en Europe qu’ailleurs dans le monde. Il faut protéger notre industrie, ce n’est pas un gros mot. Les concurrents le font. Les États-Unis demandent que 75 % de la valeur soit domestique, l’Inde 80 %. Stéphane Séjourné, commissaire européen en charge de la stratégie industrielle, est en train d’élaborer un projet de texte.

"Il faut protéger notre industrie, ce n'est pas un gros mot"

Dans quelle mesure l’IA est-elle un vecteur de croissance pour Valeo ?

L’IA se décline dans les produits et dans les process, c’est un accélérateur. Cela fait vingt ans que nos équipes travaillent sur l’IA. Valeo, leader mondial des technologies automobiles, vient d’annoncer l’extension de son partenariat sur l’IA générative avec Google Cloud, moteur de notre transformation numérique depuis 2008, pour accélérer la productivité et l’excellence en R&D. Avec Gemini comme LLM de référence, Valeo déploie Gemini pour Workspace auprès de ses 10 0000 collaborateurs dans le monde.

Ce déploiement fait suite à l’intégration réussie de Gemini Code Assist. Désormais, plus de 35 % du code de Valeo est généré par l’IA, accélérant et améliorant les cycles de développement logiciel. Avec ce passage vers des flux de travail agentiques, Valeo entend soutenir ses ingénieurs en automatisant des processus d’ingénierie complexes et en accélérant la mise sur le marché de solutions de mobilité autonome. Entreprise technologique par excellence avec 59 centres de R&D dans le monde, Valeo coopère aussi avec Dassault Systèmes, le japonais Zuken, concepteur de cartes électroniques complexes. Cela permet à nos chercheurs et ingénieurs de réaliser plus de projets.

"Plus de 35 % du code de Valeo est généré par l’IA, accélérant et améliorant les cycles de développement logiciel"

Qu’est-ce qui vous paraît fondamental dans le management d’une grande société telle que Valeo ?

On parle souvent des valeurs culturelles en dernier. Pourtant, c’est l’essentiel. Notre culture interne peut se résumer à trois mots : agilité, courage, solidarité. L’agilité, c’est la vitesse à laquelle notre industrie évolue. Le courage est nécessaire pour faire face à une conjoncture qui secoue nos modèles depuis dix ans. Et cela va continuer.

Il faut être prêt, lorsque l’on participe à cette course mondiale de l’automobile, à accepter un monde instable. Quant à la solidarité, elle est nécessaire, car il n’y a plus un sujet que l’on est capable de résoudre seul. Les problèmes sont d’une telle complexité que, en interne, tous les services – RH, Finance, R&D… – coopèrent pour trouver des solutions. Nous essayons de conjuguer exigence et respect pour que notre entreprise continue d’être vivante.

Une entreprise, cela naît, cela grandit, cela change. Valeo livre 8 millions de pièces par an, nous faisons entrer 400 composants par jour dans nos 149 usines, on ne peut plus rien voir de manière statique.

Propos recueillis par Fabienne Lissak