Éléonore Crespo a cofondé en 2019 Pigment, une start-up spécialisée dans la planification financière, qui s’approche des 100 millions d’euros de revenus annuels récurrents, dont 60 % proviennent des États-Unis. Retour sur sa success-story.
Éléonore Crespo (Pigment) : "Il est possible de construire une entreprise tech globale depuis l’Europe"
Décideurs. Avez-vous construit le début de votre carrière avec l’idée de devenir un jour entrepreneure ?
Éléonore Crespo. J’ai toujours su que je voulais créer ma propre entreprise. Cependant, je voulais acquérir de l’expérience dans un premier temps. Chez Google, par exemple, j’ai vraiment pris conscience de la complexité de la planification et de la prise de décision à grande échelle. C’est à ce moment-là que l’idée de Pigment a commencé à émerger. Ensuite, chez Index Ventures, j’ai eu la chance d’observer de très près ce qu’il faut pour construire des entreprises durables, en travaillant avec certains des meilleurs fondateurs et investisseurs. Ces deux expériences m’ont donné les bases pour cofonder Pigment avec Romain Niccoli.
Quelles étaient vos ambitions ?
Avec Romain Niccoli, nous avons lancé Pigment après un constat commun : il était difficile pour les entreprises de planifier et de prendre des décisions stratégiques. Beaucoup utilisaient encore des outils obsolètes, qui ne sont plus du tout adaptés à un environnement incertain où la rapidité décisionnelle est clé. Notre objectif était de créer une plateforme d’IA moderne, que les clients auraient vraiment envie d’utiliser et capable de transformer la planification en un véritable avantage stratégique. Je suis très fière de ce qu’on a accompli jusqu’ici. Nous travaillons aujourd’hui avec certaines des plus grandes entreprises mondiales, dans tous les secteurs, comme Unilever, Siemens, Uber ou Anthropic. On a continué à faire évoluer le produit, à élargir les cas d’usage, et à développer une suite d’agents qui change concrètement ce que les entreprises peuvent faire aujourd’hui. Et on montre aussi qu’il est possible de construire une entreprise technologique globale depuis l’Europe. Mais nous n’en sommes encore qu’au début. Il reste énormément à faire, et le rythme du changement fait que l’opportunité est encore plus grande que ce qu’on imaginait au départ.
Comment se faire une place en tant que start-up française face aux géants américains ?
On ne gagne pas parce qu’on est français ou américain, on gagne parce que l’on construit un produit qui est vraiment efficace pour les clients. C’est ce sur quoi nous nous sommes concentrés dès le début. Nous avons misé à la fois sur l’innovation produit, la simplicité d’usage et l’expérience client, ce qui nous a permis de nous démarquer, notamment sur un sujet aussi critique que la planification. Personne n’a envie d’être freiné par une technologie qui n’est pas adaptée. Mais un bon produit ne suffit pas. On a aussi fait le choix d’investir très tôt en Amérique du Nord, en construisant une équipe locale pour accompagner les entreprises sur le terrain. Aujourd’hui, c’est notre plus grand marché.
"Le leadership reste encore trop souvent associé à des profils assez homogènes"
Vous êtes l’une des rares dirigeantes françaises dans la tech. Qu’est-ce qui vous a permis de dépasser les barrières à l’entrée ?
J’ai eu la chance de travailler avec des personnes qui m’ont poussée, soutenue et aidée à grandir en tant que leader, plutôt que de me freiner. Mais les barrières pour les femmes existent, et c’est un vrai sujet. Le problème, ce n’est pas le manque de talent, c’est plutôt une sous-représentation à plusieurs niveaux. Dès le départ, avec l’orientation vers les filières techniques, mais aussi ensuite dans l’accès aux postes de direction, au financement et à la visibilité en tant que fondatrices. Le leadership reste encore trop souvent associé à des profils assez homogènes, et cela peut créer des obstacles. Pour faire bouger les choses, il faut des changements profonds et structurés, pas seulement des parcours individuels.
Vous considérez-vous comme un role modèle ?
Je ne me vois pas vraiment comme un modèle au sens classique, mais si mon parcours peut aider d’autres personnes à se projeter et à envisager des carrières dans la tech, l’entrepreneuriat ou le leadership, alors c’est important. La représentation joue un rôle clé, et plus l’écosystème sera diversifié, plus il sera solide.
Propos recueillis par Olivia Vignaud