L’entreprise familiale, spécialisée dans la paille en plastique, a dû s’adapter au changement de réglementation. Désormais convertie au papier, elle s’est également diversifiée.
Soyez Frères, une entreprise loin d'être sur la paille
"Soyez Frères, c’est l’histoire d’une adaptation permanente." Lorsqu’elle est créée en 1832 à Saint-Maur-des-Fossés, l’entreprise familiale est spécialisée dans le traitement de la plume pour la mode, la literie, la brosserie ou encore les cure-dents. À la fin de la Première Guerre mondiale, elle se lance sur le nouveau marché de la paille. Celles-ci sont alors faites à partir de papier trempé dans de la paraffine. En 1958, Soyez Frères est expropriée et quitte la région parisienne pour la Nièvre, où elle possédait déjà un petit atelier de triage de plumes. Le plastique inonde peu à peu le marché, remplaçant le papier. L’entreprise développe ses propres machines et technologies, ce qui contribue à faire d’elle le premier fabricant de pailles en Europe. McDonald’s, "qui se montre très attaché à la volonté de favoriser les producteurs locaux et régionaux", lui fait notamment confiance. Mais en 2020, tout bascule.
En un temps record
Les pailles plastiques sont interdites. 90 % du chiffre d’affaires de la société est menacé. C’est aussi à cette période que Frédéric Soyez, qui ne travaillait pas dans l’entreprise, perd son père, jusque-là dirigeant de Soyez Frères. Fermer une entreprise familiale qui a survécu à la guerre franco-prussienne, à deux guerres mondiales, à la crise de 1929 mais, surtout, qui emploie 75 personnes dans un petit village auquel il est attaché, ne lui paraît pas envisageable. Le nouveau patron cherche avec ses équipes des solutions techniques, puis investit 8 millions d’euros grâce au soutien de banques et de Bpifrance afin de développer des pailles en papier de haute qualité.
Par ailleurs, "chat échaudé craignant l’eau froide, il m’a semblé pertinent de ne plus dépendre à 90 % d’un marché et de développer une autre activité." Avec un nouvel associé, Frédéric Soyez se lance dans les pots en carton recyclable à destination de l’industrie de l’ultrafrais. "Les Français sont les plus gros mangeurs de yaourts avec les Turcs. Le marché est important et nous connaissions déjà des acteurs du secteur." Ses clients ? Des fabricants locaux et régionaux ayant besoin de se différencier en proposant des emballages clean.
Abus
L’activité prend peu à peu de la vitesse. Si l’entreprise vend toujours des milliards de pailles par an, elle en écoule moins qu’avant. "On a découvert des clients, on en a perdu d’autres." Certains restaurateurs se sont notamment séparés des pailles, s’étant tournés vers des solutions chinoises en papier de mauvaise qualité qui n’ont pas convaincu leur clientèle.
"À l’échelle de l’industrie, laisser un temps aussi court est destructeur"
Frédéric Soyez, qui insiste sur l’importance de modifier nos comportements afin de limiter le dérèglement climatique, regrette toutefois "la brutalité avec laquelle la décision a été prise d’interdire les pailles en plastique. À l’échelle de l’industrie, laisser un temps aussi court est destructeur." Il déplore également que certains acteurs contournent les règles en utilisant les brèches législatives. Le plastique est interdit ? Pas pour les produits réutilisables. Or, certains professionnels les achètent pour des usages uniques. Des solutions sont également développées à partir de matières d'origine végétale modifiées chimiquement. "Nous avons joué le jeu. Les acteurs devraient être contrôlés." Heureusement, de grandes entreprises comme McDonald’s font attention aux dérives et continuent de se montrer fidèles.
Tour de force
Autre point positif : l’entreprise est sauvée et Soyez Frères a démontré qu’on pouvait produire des articles à très bas coûts en France tout en restant compétitif. "Nous sommes restés dans la Nièvre, nous avons choisi la face nord. » Qu’est-ce qui explique ce tour de force ? "Nous ne pouvons pas gagner la bataille sur le prix de la main-d’œuvre. En revanche, nos technologies permettent une productivité bien supérieure à celle de nos concurrents." Une technologie qui n’aurait pas intérêt à se retrouver sur le marché. Si l’entreprise communique davantage afin de vivre avec son temps, Frédéric Soyez le répète : "Pour vivre heureux, vivons cachés."
Olivia Vignaud